ça se passe maintenant

La science cousue d’art

Les rencontres entre scientifiques et artistes se multiplient notamment pour
expérimenter de nouvelles formes de médiation.
par Julie DANET
Comédiens en herbe du lycée Albert-Camus (Nantes). De gauche à droite : Raphaëlle Audéon, Anaïs Poisbeau, Sacha Truchet, Léo Callu et Tangui Affilé. © J. Danet

Recourir à l’imagination d’artistes pour mettre en scène la science n’est pas nouveau. Le lancement récent, en Pays de la Loire, de plusieurs opérations « art et science » donne cependant l’occasion de s’interroger sur la pertinence de l’approche : attise-t-elle l’intérêt du public pour les sciences ? Ne risque-t-elle pas de gêner la compréhension des productions scientifiques ?

Des croisements de regards
À Angers, le centre de culture scientifique, technique et industriel Terre des sciences, en partenariat avec le théâtre Le Quai, s’est lancé dans l’organisation de cafés « Sciences et Arts ». « Les premières rencontres ont trouvé un auditoire plus diversifié que celui de nos cafés-sciences habituels, constate Jean-Pierre Jandot, médiateur de ce centre. L’artiste et le scientifique construisent ensemble, au gré des questions du public, une vision singulièrement élargie d’un objet. Par exemple, à la définition rationnelle du paysage donnée par le géographe, le photographe a ajouté une dimension graphique et abstraite ; interprété différemment par chacun, le tableau résultant aide à mesurer combien un paysage peut être diversement perçu. » À Nantes, l’exposition « La robe et le nuage » a attiré 14 000 visiteurs l’été dernier. « L’histoire de la radioprotection y a été abordée à travers des œuvres plastiques et des vidéos, indique Aurélien Taillard, médiateur au Pavillon des sciences1. L’absence d’exposé scientifique a permis à certains de se sentir suffisamment à l’aise pour confier aux animatrices présentes leur peur du nucléaire ou du cancer et leurs questionnements. » L’art est ainsi, pour la diffusion des sciences, un moyen de jouer de cordes sensibles. « Mais quand il tient le devant de la scène, il peut poser problème, avoue Aurélien, ''car le public qui souhaite comprendre des phénomènes a besoin, en plus d’informations scientifiques, de manipuler des instruments ou des maquettes ; une œuvre d’art permet rarement cela.'' »

L’interaction fait la force
Dans l’agglomération nantaise, les mathématiques sont au cœur d’un projet de théâtre2 associant artistes, chercheurs, enseignants et élèves3. « Cette initiative a trois ambitions, explique Christelle Pillet, coordinatrice à l’association culturelle Athénor : provoquer des rencontres inhabituelles, proposer aux élèves de vivre les maths autrement et permettre aux artistes de s’inspirer de l’univers des mathématiciens pour créer un spectacle : L’Apéro mathématiques. »

« Grâce à des entretiens filmés lors de notre résidence au laboratoire de maths, nous observons et tentons de nous approprier les mécanismes de pensée des chercheurs, résume Mickaël Chouquet, acteur des Ateliers du spectacle. Nous leur demandons de nous exposer leur travail actuel comme s’ils s’adressaient à un confrère puis à un néophyte. Nous nous inspirons de ces échanges pour jouer avec leur langage, leurs objets abstraits ou leurs raisonnements. » Selon Laurent Guillopé, Professeur à l’Université de Nantes et référent du projet au laboratoire Jean-Leray, « il n’est pas étonnant que les mathématiques inspirent des acteurs : comme le théâtre, elles sont un espace de création, un langage utile pour apporter un regard sur le monde. Participer à ce projet est positivement perturbant : il m’aide notamment à trouver de bonnes manières d’expliquer les objets et les raisonnements mathématiques ».

Les expériences menées au lycée Albert-Camus ont invité des élèves à réfléchir sur l’égalité, la différence et l’identité. À partir de ces notions, ils ont formulé des questions parfois surprenantes : « Peut-on se diviser pour se multiplier ? Pourquoi n’y a-t-il pas un troisième sexe ? Les racines de l’Homme sont-elles toujours positives ? » ; celles-ci définissent les thèmes d’ateliers de théâtre : « Chaque binôme a dû écrire puis jouer une saynète dans laquelle les personnages manipulent des mathématiques pour répondre à la question choisie », précisent leurs professeurs de mathématiques et de français, Marion Larrère et Aurélie Renaud. Un groupe d’élèves décrit les apports respectifs des artistes et des chercheurs : les premiers « nous poussent à aller au bout de nos idées, mêmes les plus farfelues » ; les seconds « nous aident à les exprimer en langage mathématique ». Et Tangui et Mélanie de livrer la chute de leur pièce : « Pour qu’une communauté du troisième sexe puisse, en quelques générations, égaler en nombre celle des deux autres sexes sur Terre, il faudrait que ses individus soient pubères à 5 ans et que leur grossesse ne dure que 3 mois. » Comme leurs homologues professionnels, ces comédiens en herbe présenteront fin juin le fruit de leurs travaux au public nantais. Plus que de les exercer à produire un raisonnement bien fondé, il s’agit de les inciter à inventer, à tester des hypothèses et à s’approprier des concepts mathématiques en jouant avec eux. L’idée semble faire mouche, mais quoi qu’il en advienne, il pourrait être sage de ne pas la figer dans des conclusions et lui conserver ce statut commun à la science et à l’art : celui de démarche expérimentale.

1. Centre de culture scientifique, technique et industrielle de Franche-Comté

2. piloté par l’association Athénor, le réseau Éclair (École collège et lycée pour l’ambition, l’innovation et la réussite), le Laboratoire de mathématiques Jean-Leray (Université de Nantes/CNRS/Géanpyl) et le pôle Séquoia (Ville de Nantes)

3. artistes de la compagnie des Ateliers du spectacle, scientifiques du laboratoire Jean-Leray, enseignants et élèves des écoles Alain-Fournier et Jean-Zay (CM2), des collèges Debussy et La Durantière (4e) et du lycée Albert-Camus (seconde)

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