DOSSIER
Des machines à apprendre

Prenons du recul

Les TIC entre mode et nécessité

Entretien avec Anne-France de Saint Laurent-Kogan
Maître de conférences en science de l'information et de la communication, département Sciences sociales et de gestion, École des mines de Nantes
Propos recueillis par O.N.d.S.
Anne France de Saint Laurent-Kogan ©EMN

Comment considérez-vous l'usage actuel des TIC ?



Anne-France de Saint Laurent-Kogan : Les technologies de l'information et de la communication (TIC) sont devenues très présentes dans le monde du travail et font depuis peu partie du cursus scolaire : le Brevet informatique et Internet (B2I), qui sera obligatoire en 2008 pour accéder au lycée, valide des compétences techniques de base et prépare les élèves à une approche réfléchie des sources d'information. De nombreuses expérimentations les mobilisent aussi comme outils de formation : cours sur Internet, écran projeté au tableau, expériences simulées sur ordinateur... La multitude d'innovations dont les TIC font l'objet ne permet pas, toutefois, d'assurer à ces projets pédagogiques un succès durable. Ce succès passe par la construction de l'usage des TIC qui doit reposer sur une bonne adéquation entre la technologie utilisée, ses usagers et le contexte de son emploi. Les sciences sociales analysent ces « expériences vivantes », identifient leurs apports et les difficultés qu'elles rencontrent. Leur compréhension fine permet d'améliorer une technique employée (un procédé, un savoir-faire) ou les conditions d'usage d'une technologie (un ensemble de techniques organisé dans un certain but), ou encore de mieux identifier le public visé.

Quels changements les TIC induisent-elles dans l'enseignement ?

A.F.S.L.K. : Les capacités de calcul et d'affichage des outils informatiques permettent de simuler des expériences difficilement réalisables. Il est possible, par exemple, de représenter des phénomènes physiques, d'en changer les paramètres et d'en observer à l'écran les transformations. Petit à petit, les élèves élaborent des hypothèses pour construire une règle générale. Ce mode d'apprentissage, dit par abduction et présent dans les jeux vidéo (c'est en jouant qu'on découvre les règles du jeu), est très apprécié. Les logiciels d'apprentissage en ligne requièrent une grande autonomie des élèves, à défaut d'un accompagnement soutenu. Or cette autonomie dans l'apprentissage n'est pas innée : elle est acquise dans la durée. On l'apprend en particulier grâce à l'école ; c'est l'un des rôles des devoirs à faire à la maison. Les enseignants, pour la plupart d'entre eux, ont des usages très pragmatiques des TIC pour mieux faire ce qu'ils faisaient déjà. Ceux qui vont jusqu'à élaborer un cours en ligne doivent réaliser un travail important, en temps comme en réflexion, car ce type de support laisse peu de place à l'improvisation. Se pose alors la question de savoir comment valoriser ce travail supplémentaire afin de les inciter à employer les TIC. Cette question n'est pas résolue aujourd'hui.

Les bénéfices apportés par les TIC sont-ils à la hauteur de l'engouement qu'elles suscitent ?

A.F.S.L.K. : Il existe un décalage important entre le discours médiatique qui annonce une large démocratisation de l'accès aux connaissances, grâce aux TIC, et les difficultés multiples rencontrées par les usagers, à l’école comme dans les milieux professionnels. Il faut s'adapter à des logiciels qui évoluent très vite ; trouver rapidement de l'aide est souvent nécessaire et requiert d'être bien intégré socialement. Internet permet d'accéder à une quantité faramineuse d'informations mais, avant de les transformer en connaissance, il faut pouvoir leur donner du sens, les interpréter, les comprendre. Les moteurs de recherche comme Google® dirigent de plus en plus l'internaute vers des sites à vocation marchande. Il est donc essentiel de savoir évaluer l'information : qui la produit ? qui la diffuse ? pourquoi ? Tout cela relève d'un véritable travail intellectuel qui est d'autant moins difficile à réaliser que le niveau d'études est élevé. Ainsi, malgré une promotion enthousiaste de la diffusion des TIC, leur systématisation demeure problématique. Les sciences sociales ont encore fort à faire pour identifier ces problèmes et les comprendre afin d'aider à déterminer des conditions favorisant l'usage de ces nouveaux moyens.

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Maître de conférences en science de l'information et de la communication, département Sciences sociales et de gestion, École des mines de Nantes

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