Des pantins en puissance

Dans "I... comme Icare", un film de Henri Verneuil sorti en 1979, un sujet naïf est soumis à une expérience qui lui est présentée comme devant servir à évaluer les effets d’une punition sur la sollicitation de la mémoire. Invité à jouer le rôle d’un enseignant, il doit lire une série de couples de mots à un élève secrètement complice de l’expérimentateur qui supervise l’expérience. L’élève doit ensuite reconstituer de mémoire chaque couple de mots ; au fur et à mesure de ses erreurs, le sujet naïf a pour instruction de lui envoyer des chocs électriques de plus en plus puissants, de 15 à 450 volts (c’est bien entendu fictif : l’élève feint d’être électrocuté). Dans son article de 1974, Milgram rapporte que des psychiatres spécialistes du comportement estimaient qu’une personne sur mille irait ainsi jusqu’à 450 volts. Or, selon les résultats de ses propres tests, 65 % des sujets ont fini par administrer ce voltage extrême. Des expériences similaires, conduites dans d’autres pays, ont même abouti à des scores d’obéissance supérieurs à 80% !

A la lumière de l'histoire

Pensées sous influences

Née il y a environ un siècle, la psychologie sociale révèle combien notre impression de libre arbitre peut être sujette à caution.
par Nicolas Roussiau , Professeur, chercheur au LabéCD , Laboratoire éducation, cognition, développement (Université de Nantes).- http://www.lettres.univ-nantes.fr/labecd

L’individu face au groupe

L a psychologie sociale s’intéresse aux rapports entre, d’une part, la pensée et les comportements de l’individu et, d’autre part, ses relations à autrui dans certains contextes. Ses premiers manuels ont été publiés en 1908 par l’écossais William McDougall et par l’Américain Edward Ross mais des expériences sur les comportements de l’individu soumis à l’influence d’un groupe avaient été réalisées dès 1883, notamment par l’ingénieur agronome nantais Max Ringelman puis par l’Américain Norman Triplett.

Ringelman a par exemple mis en évidence le phénomène dit de paresse sociale : dans un jeu collectif de tir à la corde, la traction totale se révèle inférieure à la somme des efforts que chaque individu peut produire isolément ; plus le nombre de personnes est élevé, plus chacune d’entre elles tend à réduire son effort en comptant sur celui des autres.

Des questionnements divers

La discipline a connu un essor important dans les années 1950. Elle se décline en diverses orientations théoriques : « cognition sociale », « comportementalisme », « représentation sociale » (active en France depuis les années 60 sous la houlette de Serge Moscovici), etc. On peut grossièrement en dégager ces axes de questionnement : comment pense-t-on le monde ? (croyance, idéologie, mémoire sociale...) ; comment juge-t-on les autres et comment est-on jugé par eux ? (identité sociale, discrimination, stéréotype...) ; à quel point sommes-nous influençables ? (persuasion, manipulation, décision de groupe...) ; comment communique-t-on ? (langage, rumeur, slogan...).

La recherche en psychologie sociale, comme en psychologie en général, recourt à différentes méthodes. Souvent employée, la méthode expérimentale cherche à établir des liens de cause à effet en s’appuyant sur des statistiques issues de tests effectués, en laboratoire ou en milieu « naturel », auprès d’individus ou de groupes d’individus. Les résultats de ces tests sont comparés à ceux obtenus avec des sujets témoins, qui n’ont pas été placés dans la même situation expérimentale.

Des résultats surprenants

Quelques travaux désormais célèbres ont contribué à faire connaître cette discipline. Par exemple, les recherches de Stanley Milgram aux états-Unis sur la soumission à l’autorité ont fait l’objet d’une séquence mémorable dans le film " I... comme Icare" (lire ci-contre). Ces études tendent à montrer que nous serions influençables par une autorité savante à un niveau que certains experts ont eux-mêmes sous-estimé.

De nombreuses autres recherches ont eu des résultats contraires à l’intuition commune. Elles ont contribué à l’édification de ce grand champ de recherches de la psychologie contemporaine. à Nantes, nous abordons notamment le lien entre les croyances sociales et les croyances religieuses. Nous examinons par exemple l’influence de ces dernières dans les craintes et les comportements de personnes qui se sont découvertes infectées par le virus du Sida. Une telle étude peut aider à impliquer davantage les institutions religieuses dans la lutte contre la discrimination et dans les actions de prévention.

En complément...

Site consacré à la psychologie sociale dans sa définition la plus large

Article "Peut-on étudier scientifiquement les comportements sociaux?"

• Naissance de la psychologie sociale

• Plaidoyer pour l’histoire de la psychologie sociale : quelques arguments, M. Doraï, 2000, dans Psychologie sociale, N. Roussiau (Ed.), Paris (sous presse)

• La soumission à l’autorité, S. Milgram, Calman Levy, Paris, 1974

• La psychanalyse, son image, son public, S. Moscovici, PUF, Paris, 1961

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