DOSSIER
Les rayons du progrès

Philosophie

Oser le progrès

« Les hommes ne sont ni anges ni bêtes », écrit Pascal, mais la peur « du nucléaire », comme d’autres peurs contemporaines, tend à s’inscrire dans un repli stérile et contraire à l’attitude humaniste.
par Jean-Michel Besnier, Professeur à l’Université Paris IV (Sorbonne) et chercheur au Créa, Centre de recherche en épistémologie appliquée (CNRS/école polytechnique, Paris)
© Katie Haigh

Le progrès de la peur…

En se développant, les sociétés modernes deviennent toujours plus timorées. C’est ce que diagnostiquait déjà Alexis de Tocqueville en 1835. Dans l’histoire, expliquait récemment Jean-Marc Lévy-Leblond, nous sommes passés « de la crainte d’un petit nombre de dangers extérieurs presque inévitables (les prédateurs, les maladies, la famine, les catastrophes naturelles...) à l’appréhension de ceux, innombrables mais incertains, dont nous sommes responsables (les accidents de voiture, le cancer du fumeur, les maladies professionnelles, les pollutions graves...)” En d’autres termes, nous serions condamnés à faire toujours davantage notre propre malheur... au point que la solution serait de ne plus rien faire du tout. Le fameux principe de précaution, aujourd’hui intégré dans notre Constitution a suscité de vigoureuses critiques de la part de scientifiques qui l’ont perçu comme un principe destiné à dissuader les recherches, alors que ses défenseurs soutenaient qu’il invitait à l’action pour mieux parer aux inconvénients des produits de la science. Ces réactions sont symptomatiques de la crainte des pouvoirs que nous avons acquis sur les choses. Il s’est même trouvé un philosophe, Hans Jonas, pour soutenir que seule la peur nous rendra intelligent et servira l’intérêt de notre espèce.

l’audace…

Au siècle des Lumières, Kant invitait au contraire à l’audace d’un savoir toujours plus engagé et à se détourner de la peur qu’il considérait comme une affection pathologique, indigne de l’humanité, les hommes devant composer avec leur condition pour avancer. Nous avons aimé jusqu’à la passion l’idée de progrès ; désormais, nous redoutons la fuite en avant, l’esprit d’aventure, et l’on prétend appeler sagesse la fixation sur le présent. L’innovation à laquelle nous sommes disposés, révèlent les sociologues, concerne moins la véritable création (la vie artificielle,par exemple) ou la conquête de l’inconnu (l’espace) que le design et l’ergonomie, qui visent à améliorer ce que nous possédons déjà. Après avoir été ce héros mythique qui, en volant le feu aux dieux des Grecs antiques, nous incite à prendre en charge notre destin, Prométhée est devenu un irresponsable qui nous conduit au bord du gouffre. Nucléaire, OGM, clonage, nanotechnologies... La liste des objets de science érigés en menaces, pour justifier cette désaffection des valeurs de progrès, est édifiante. Elle confirme combien nous sommes tétanisés par ce que nous avons inventé, redoutant qu’il nous déborde au lieu de vouloir l’apprivoiser et l’exploiter. Comme les enfants, nous craignons le très grand (la puissance des engins nucléaires) et l’invisible (l’infiniment petit des gènes ou des nanomatériaux, l’imperceptibilité de la radioactivité...) : ces deux infinis bordant notre condition signifient désormais une perspective d’anéantissement.

et la juste mesure



On répète à l’envi que la science et la technique obéissent désormais à une logique autonome, foncièrement indifférente au sort de l’humanité. « Tout ce qui est techniquement réalisable sera réalisé, quoi qu’il en coûte moralement », concluait en ce sens le physicien Denis Gabor, il y a plus de 50 ans. Certains s’attendent à ce que perdions bientôt toute initiative sur le cours des innovations, qu’on appelait jadis le progrès. Plus que le nucléaire, ce sont aujourd’hui les nanotechnologies qui terrifient, essentiellement parce qu’elles pourraient produire des nanorobots capables de se multiplier sans limitation. Il est pourtant urgent de résister au mythe d’une technoscience diabolique. S’il est certain que la peur est salutaire, puisqu’elle signale ce qu’il faut fuir, on sait néanmoins qu’elle n’est pas toujours bonne conseillère. Ni ange ni bête, selon la formule de Pascal, l’Homme est destiné à aller de l’avant, ou bien à disparaître en tant que tel. L’histoire qu’il fait comporte assurément des aléas, parfois terrifiants, mais quiconque entend demeurer humain en affrontera le risque sans refuser le salaire de la peur.

En complément...

•  Les progrès de la peur. Clonage, CO2 , nucléaire, Internet, dir. Nayla Farouki, Le Pommier, 2001

Ouvrages de Jean-Michel Besnier :

• L’irrationnel nous menace-t-il ?, Pleins Feux, 2006

• Les théories de la connaissance, PUF, « Que-Sais-Je ? », 2005

• Histoire de la philosophie moderne et contemporaine, Le Livre de poche ou Grasset, 1993

• La croisée des sciences. Questions d’un philosophe, Le Seuil, 2006

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