A la lumière de l'histoire

Un grand pas pour l’immunité

En 1958, la découverte des « marqueurs HLA » à la surface de nos cellules a bouleversé la connaissance de notre système immunitaire et les stratégies de lutte contre de nombreuses maladies.
par Jacques LE PENDU, directeur de recherche au Département de recherche en cancérologie (unité U896 de l’Inserm/Université de Nantes)
Cellules sanguines - Les cellules aplaties sont des hématies (globules rouges) ; les autres sont divers leucocytes (globules blancs) + Jean Dausset © National Cancer Institute (USA) / Bruce Wetzel et Harry Schaefer + Inserm

Nous connaissons tous notre groupe sanguin (A, B, AB ou O, en fonction des antigènes, composés moléculaires aussi nommés marqueurs, présents ou non à la surface de nos cellules) et nous savons que notre organisme ne peut tolérer du sang de n’importe qui car il est presque toujours capable d’identifier et de détruire ce qui lui est étranger. Jusqu’en 1958, on ignorait qu’une autre série de marqueurs essentiels à la défense de l’intégrité de l’individu (l’immunité) existe sur presque tous les types cellulaires. Cette année-là, l’hématologue français Jean Dausset a publié sa découverte : à la surface de nos leucocytes (globules blancs présents dans le sang et dans la lymphe), il existe des marqueurs, nommés HLA pour Human Leucocyte Antigens, qui sont impliqués dans le rejet des greffes. Peu avant lui, l’Américain George Snell avait conclu à l’existence d’un système antigénique équivalent chez les souris, baptisé CMH (complexe majeur d’histocompatibilité). Ces travaux, complétés par ceux d’un autre immunologiste américain, Baruj Benacerraf, ont valu aux trois chercheurs le prix Nobel de médecine en 1980.

Tous différents donc uniques

La diversité des marqueurs HLA a surpris les spécialistes. Codés par plusieurs gènes localisés sur un seul chromosome, ils sont l’objet d’une multiplicité de combinaisons si grande qu’une complète identité biologique entre deux personnes, vrais jumeaux exceptés, est très improbable. Ce constat a apporté un éclairage inédit sur l’unicité des individus. La répartition des différents antigènes HLA est aussi apparue très variable d’une population à l’autre, ce qui a contribué à mieux décrire les migrations humaines au travers des époques. Cette découverte a jeté les bases de l’immunologie de la transplantation, décisives dans le succès actuel des greffes d’organes. Elle a été aussi et surtout essentielle pour comprendre les réponses immunitaires contre les agents pathogènes étrangers (du nonsoi), comme les virus, et contre nos propres cellules (du soi ou du soi altéré) dans le cas des cancers ou des maladies auto-immunes telles que la spondylarthrite ankylosante ou la sclérose en plaques.

Le chaînon manquant

Jusqu’au milieu des années 1970, la seule réponse immunitaire bien connue mettait en scène des anticorps (molécules complexes circulant dans l’organisme ou enchâssées dans les membranes cellulaires, capables de reconnaître et d’éliminer des antigènes étrangers) mais les mécanismes de réaction des cellules immunitaires elles-mêmes demeuraient obscurs. De nombreux travaux expérimentaux, menés sur des animaux ou sur des cellules humaines, ont alors bénéficié de nouvelles techniques biochimiques et de nouvelles connaissances en génétique moléculaire : ils ont permis de décrire la véritable fonction biologique des marqueurs HLA. Il s’agit de molécules qui présentent, à la surface cellulaire, des peptides (fragments de protéines) d’agents infectieux ou des peptides du soi. Ainsi présentés, ces peptides deviennent accessibles à une classe particulière de globules blancs, les lymphocytes T, qui peuvent alors les identifier et réagir soit en tuant la cellule reconnue comme cancéreuse ou infectée, soit en stimulant ou en inhibant une autre composante de la réponse immunitaire, exerçant ainsi un effet régulateur. Des anomalies de cette régulation sont en cause dans les maladies auto-immunes. L’analyse de ce mécanisme s’est avérée cruciale dans la compréhension de la régulation du système immunitaire. Depuis lors, l’immunologie repose sur un nouveau paradigme (système de pensée) qui révise le précédent système basé sur la prépondérance de la réponse humorale (via les seuls anticorps). Le développement de nouvelles stratégies de vaccination contre des agents pathogènes insensibles à l’action des anticorps et de lutte contre le cancer ou contre les maladies auto-immunes est aujourd’hui totalement dépendant de ce paradigme.

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