DOSSIER
Domestiquer les végétaux

Écologie et paysage

Le végétal comme instrument

Ingrédients majeurs de nos paysages, les végétaux sont au coeur de projets d’aménagement dont les objectifs écologiques et culturels sont de plus en plus difficiles à concilier.
par David MONTEMBAULT et Hervé DANIEL, Maîtres de conférences à l’INH, Institut national d’horticulture à Angers, et chercheurs à l’unité Paysage de l’INH.
© iStockphoto / Robert Churchill

Maîtriser la composante végétale du paysage est devenu primordial pour les aménageurs du territoire, notamment parce que les exigences portant sur nos relations avec la nature se font très pressantes. Les multiples rôles prêtés aux végétaux témoignent cependant de la complexité de ces relations. La demande de présence et de respect de la nature, qui émane à la fois des habitants, des touristes et des scientifiques, trouve en partie sa réponse dans la préservation d’espaces menacés d’abandon ou de transformation rapide par l’urbanisation et par l’industrialisation de l’agriculture. Dans les Pays de la Loire, les efforts portent en particulier sur la sauvegarde des zones humides, considérées comme des écosystèmes riches et fragiles, telles que les basses vallées angevines, les marais de Brière ou le lac de Grand-Lieu, et sur le maintien de « trames vertes » aux abords des villes, incluant en majorité des bois et des zones agricoles. à cette fin, de multiples outils de gestion sont mis en place, allant de simples inventaires de sensibilisation à des réglementations strictes ; des actions concertées visent à maintenir l’existant (par exemple, le classement de certains bois et l’allocation de primes pour l’entretien des prairies inondables), à contrôler son évolution (limitation ou interdiction des plantations de peupliers en fonds de vallée) ou à le remodeler entièrement (projet de plantation d’une forêt de 1 400 hectares autour de Nantes). On assiste ainsi à un cumul, sur un même territoire, de mesures de protection dont les conséquences s’enchevêtrent et dont l’articulation, l’efficacité et la perception par les différents acteurs locaux sont de plus en plus aléatoires. Les nouveaux défis qui en découlent pour les équipes de recherche pluridisciplinaires travaillant sur les paysages et leurs écosystèmes nécessitent de bien comprendre les rapports que nous avons avec la nature et les attentes profondes qui se cachent derrière chaque demande. Sous un regard très anthropocentrique, les végétaux apparaissent en effet comme des instruments de projets qui tendent à opposer plantes utiles et plantes nuisibles, bonnes et mauvaises herbes, espèces du terroir et espèces envahissantes, arbres nobles et arbres quelconques, etc.

« Le cumul des mesures de protection rend leur efficacité aléatoire »

Par exemple, dans les vallées inondables, la volonté de protéger les biens et les personnes des crues et des pollutions tend à dénigrer des ensembles arborés comme les peupleraies, accusés de perturber l’écoulement des eaux ou de polluer les sols et les eaux via la décomposition de leurs feuilles, au profit des prairies dites naturelles et capables de jouer un rôle de tampon. De plus, le désir de valoriser les aspects culturels et mémoriels du paysage, qui a poussé à inscrire une portion de la vallée de la Loire au patrimoine mondial de l’Unesco, encourage la préservation de végétaux dits patrimoniaux (fritillaire pintade des prairies, frêne têtard...) et l’éviction de certains autres plus récents comme les nouvelles plantations de peupliers à présent jugées nuisibles au dégagement des points de vue autour de sites inscrits ou classés (corniche angevine, pointe de Bouchemaine, roche de Mûrs, etc.) ainsi que le peuplier d’Italie auparavant prisé pour sa forme élancée. C’est cette même recherche d’identité au travers de la végétation qui conduit actuellement à replanter des noyers et des amandiers dans le Saumurois. Les inquiétudes sur la biodiversité viennent ajouter d’autres attentes et justifier d’autres types de choix. Par exemple, les vieux arbres sont privilégiés pour les insectes xylophages qu’ils abritent. Par ailleurs, l’essor des loisirs de plein air multiplie les refontes de décors végétaux. Au final, il n’y a rien de très nouveau dans l’utilisation des végétaux mais la complexité de la nouvelle demande de nature conduit à des solutions plus controversées et parfois contradictoires. Par exemple, sur l’île Mouchet, près d’Ancenis, on arrache les frênes et on reconstitue les prairies bocagères d’autrefois, tandis qu’à l’ouest de Nantes, au contraire, les élus ont lancé un programme de plantation au milieu des prairies bocagères tombées en friche. Les attentes d’ordre patrimonial justifient des actions très différentes derrière des objectifs pourtant similaires quant au paysage et à la biodiversité. L’approche scientifique de tels projets permet de mieux distinguer leurs arguments socioculturels et écologiques puis de les évaluer afin de proposer des scénarios pouvant satisfaire davantage et de façon durable les diverses attentes •

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