Méandres agricoles

Roger LE GUEN, sociologue au Laress, Laboratoire de recherche et d’études en sciences sociales, et enseignant au Groupe ESA, École supérieure d’agriculture d’Angers
© www.ohazar.com

L e dispositif politique appelé « Grenelle de l’environnement » et le débat actuel sur la réglementation des OGM ont mis en évidence un certain nombre de difficultés et de contradictions dans les relations que la société entend avoir avec le monde vivant, en particulier avec le règne végétal : maintenir de hauts rendements tout en employant moins d’engrais et de pesticides, augmenter la qualité et la diversité d’usage des produits tout en diminuant leurs coûts, produire des carburants agricoles sans réduire les cultures alimentaires, moderniser les activités tout en revalorisant les traditions rurales, etc. Les agriculteurs éprouvent des difficultés pour comprendre ces contradictions – d’autant que le grand public est peu au contact direct du monde végétal – et pour s’y adapter. En France, ces professionnels représentent à peine 3 % de la population active alors qu’ils exploitent plus 50 % du territoire national. La moitié d’entre eux produit des végétaux à titre principal ; les autres sont des éleveurs dont les animaux consomment la moitié des céréales cultivées et quelques plantes complémentaires. Tantôt conseillés par des experts économiques, techniques ou scientifiques, tantôt contraints par la grande distribution, l’opinion et les politiques publiques, les agriculteurs demeurent ceux qui façonnent les espaces végétaux, les diversifient et inspirent leurs représentations. Leurs pratiques de culture restent diverses ; toutefois, ils sont de plus en plus conduits à intégrer leurs stratégies à celles des Collectivités territoriales qui cherchent à développer des bassins de compétitivité régionaux. Ils peuvent ainsi mieux rationaliser leurs activités, faire face à l’internationalisation des marchés et aux réglementations toujours plus nombreuses, obtenir des labels HQE (de haute qualité environnementale)... Certains projets de développement local misent sur l’attractivité du « tourisme vert » dont l’agriculteur devient le principal guide. Ainsi, outre l’image du « garant de nature » qu’on lui prête volontiers lors de crises alimentaires – quand on ne l’accuse plus d’être le premier pollueur de nos contrées –, voici qu’il endosse à présent celle du « montreur de nature » pour le citadin en villégiature.

DOSSIER
Domestiquer les végétaux

Géographie sociale

Du vert dans la ville

Yamna DJELLOULI, Professeur, directrice du Gregum, Groupe de recherche en géographie sociale de l’Université du Maine

De la Renaissance à la fin du XIXe siècle, l’aménagement d’ensembles végétaux dans les environnements urbains ou périurbains s’est à peu près limité aux jardins et aux parcs des châteaux, dans une expression essentiellement artistique, ainsi qu’aux jardins botaniques pour y cultiver des plantes médicinales ou constituer des collections de plantes exotiques. L’usage public des jardins de ville s’est développé avec l’ère industrielle, l’urbanisation intensive et les premières préoccupations sur la préservation d’une nature perçue désormais comme menacée. Les Français, dont plus de 80 % vivent aujourd’hui en zone urbaine, estiment nécessaire d’avoir un espace vert (un terme récent, propre à planification urbaine et paysagère) à proximité de leurs logements. L’existence de ces espaces est ainsi issue, avant tout, d’une demande sociale de nature. Les jardins, les squares et les parcs sont devenus comme des îlots indispensables au cadre de vie (Central Park, à New York, en est un exemple spectaculaire) en constituant des lieux de promenade, de récréation, de rencontre et de maintien des liens sociaux. La ville est à présent considérée comme un écosystème à part entière. Des « corridors verts » y introduisent de la biodiversité et une continuité avec les espaces ruraux alentour ; des jardins sont classés monuments historiques ; toutes les cités françaises affichent un lien avec la nature ou une qualité environnementale. Dans l’agglomération mancelle, par exemple, un récent projet paysager des élus a été promu avec le slogan « Le Mans, une sacrée nature ! ». Il prévoit en moyenne 63 m² de verdure par habitant et comporte un « boulevard nature » unique en son genre en France, long de 72 kilomètres, en forme de coeur et dont les véhicules motorisés seront exclus. Cette évolution de l’usage urbain des végétaux pose des problèmes complexes qui mobilisent divers acteurs : l’État, les élus, des associations et des bureaux d’études qui doivent tous plus que jamais intégrer dans leurs projets, outre une finalité esthétique, des contraintes sociales, économiques et écologiques, ces dernières incluant la sélection d’espèces végétales appropriées. La recherche d’une satisfaction équilibrée de ces contraintes constitue la pierre angulaire du développement durable et l’une des toutes premières missions du géographe social.

Têtes chercheuses ©2007 | mentions légales | contactez nous | page d'accueil | Réalisation : Intelliance 2007