© InraDans l’histoire de la culture des végétaux, qu’est-ce qui vous semble fortement caractériser notre époque ?
Michel Renard : Depuis plus de 8 000 ans, l’Homme
a fait évoluer la biodiversité végétale via un processus
long de domestication et de sélection de certaines espèces.
Ce processus s’est fortement accéléré au cours du XXe siècle
avec le développement de la génétique puis de la génomique(1).
La mécanisation, l’intensification et la rationalisation du système de production ont conduit à une diminution du nombre d’espèces
cultivées souvent accompagnée d’une augmentation du nombre
de variétés proposées. à titre d’exemple, il n’y a plus, en Europe,
que six espèces de grande culture : l’orge, le maïs, le colza,
le tournesol, le pois et le blé tendre, ce dernier comptant plus
de 200 variétés disponibles.
Le système de production dit traditionnel s’est donné longtemps
comme principal objectif de produire plus. Ce schéma a incité à
sélectionner des variétés offrant de meilleurs rendements et à utiliser
davantage d’intrants (pesticides, engrais, eau). Depuis une vingtaine
d’années, l’agriculture s’oriente vers une plus grande durabilité via
des procédés qui perturbent moins l’environnement et vers une
compétitivité associée à une flexibilité pouvant mieux satisfaire
aux demandes des consommateurs (en qualité, en diversité, en
rapidité). Alors que la sélection variétale est davantage axée sur des
caractères de résistance, des systèmes alternatifs se développent,
tels que l’agriculture biologique, l’agriculture raisonnée et, dans
certains pays, l’exploitation de variétés transgéniques (les OGM).
La capacité d’adaptation s’avère cruciale à l’heure d’une forte rupture
entre une situation dite de surproduction et une pénurie de denrées
alimentaires accompagnée d’une hausse vertigineuse des prix dont les
facteurs sont multiples : augmentation de la consommation dans des
pays très peuplés comme la Chine et l’Inde, hausse du coût de l’énergie,
mauvaises récoltes de certains pays (Australie, Ukraine), développement
des biocarburants, spéculation, crise financière mondiale...
Quelles sont les priorités actuelles de la recherche agronomique ?
M. R. : La préservation de l’environnement et celle de la
santé du consommateur en sont deux. Subvenir aux besoins de
la population mondiale et conserver des systèmes de production
compétitifs dans une concurrence devenue internationale en
sont d’autres qui nécessitent le maintien de rendements élevés
et réguliers. C’est pourquoi l’Inra s’investit beaucoup dans
l’amélioration de la résistance aux bioagresseurs (insectes,
champignons, bactéries, virus...) auxquels nos cultures peu
diversifiées sont particulièrement exposées et dont l’agressivité
semble augmenter avec le réchauffement climatique et la
circulation mondiale croissante des biens et des personnes.
La création de nouvelles variétés vise également à satisfaire les
besoins et les goûts évolutifs des consommateurs. Par exemple,
le succès des oméga 3 dont le colza est riche favorise son
exploitation et les études visant à en améliorer les qualités.
Cette plante s’est révélée également intéressante pour produire
du diester utilisable comme carburant.
Les défis scientifiques et techniques requièrent à présent des
collaborations pluridisciplinaires nationales et internationales
ainsi que des coopérations plus soutenues avec les producteurs,
les consommateurs et les Collectivités pour satisfaire leurs
besoins respectifs, valoriser les productions et les savoir-faire
régionaux, éviter les conflits entre les filières, respecter les
directives économiques et sanitaires européennes, etc.
Quels moyens d’action sur les plantes de culture sont aujourd’hui privilégiés ?
M. R. : L’amélioration variétale s’appuie de plus en plus sur les
progrès de la biologie moléculaire. On peut désormais identifier
rapidement de nombreux gènes responsables de l’expression des
caractères des plantes et, grâce aux biotechnologies, cumuler des
caractères intéressants (parfois éliminer des caractères indésirables)
au sein d’une variété, par des hybridations au sein de son espèce
ou avec des espèces apparentées : vigueur de la plante adulte
(essentiellement liée à sa masse), résistance à la sécheresse, période
de floraison, teneur en protéines ou en huile, couleur, saveur, etc.
La transgenèse, qui consiste à intégrer un ou plusieurs gènes dans
le génome d’une cellule, permet de doter une variété végétale de
gènes propres à son espèce ou provenant d’une espèce toute autre.
Avant tout, il s’agit actuellement, en France, d’un outil de recherche.
Pour certains, la transgenèse pose un problème fondamental : celui
de représenter une transgression par l’Homme de la « barrière des
espèces ». Or, les mutations et les croisements entre espèces sont
particulièrement fréquents chez les plantes. Ces modifications,
source de biodiversité génétique au sein de chaque espèce, sont
brassées au travers des générations et plus ou moins dispersées dans
l’environnement. De plus, chacune des espèces vivantes possède de
nombreux gènes communs à d’autres espèces. Aussi, aucune d’elles
n’a de génome immuable ou complètement spécifique.
Il reste que l’impact d’une telle modification sur des végétaux et sur
leur environnement est difficile à déterminer de façon exhaustive
et nécessite donc des précautions, au même titre que d’autres types
de modifications génétiques.
La génétique végétale a-t-elle d’autres enjeux que l’amélioration variétale ?
M. R. : La progression de la connaissance des gènes des végétaux et celle des biotechnologies sont essentielles pour conserver un potentiel d’innovation suffisant, non seulement pour pouvoir répondre aux besoins du marché mondial mais aussi pour disposer, le cas échéant, de solutions face à de possibles crises alimentaires, sanitaires ou d’origine climatique. à ces fins, nous devons également préserver et enrichir nos ressources génétiques d’espèces végétales sauvages et domestiques, notamment via des centres de conservation spécialisés comme la Fondation française pour la recherche sur la biodiversité. Il est nécessaire, en parallèle, de mieux connaître la variabilité des gènes et les mécanismes d’adaptation des bioagresseurs responsables de pertes de production importantes dans les cultures, afin de trouver des alternatives à l’emploi intensif de pesticides qui n’est plus toléré. Toutes ces connaissances concernent le monde vivant en général. Elles constituent un terreau majeur d’applications nombreuses et variées, par exemple à des fins thérapeutiques. La mise en oeuvre de ces applications nécessite désormais une évaluation préalable d’impact à différents niveaux, en particulier sur l’environnement et sur le coût énergétique des productions.
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