A la lumière de l'Histoire

L’archéologie de l’esprit

La découverte du premier squelette complet d’un Néandertalien, en 1908, a donné un coup de fouet au questionnement sur l’essence de l’humanité
par Jean-Noël Guyodo , Maître de conférences, chercheur au CReAAH, Centre de recherche en archéologie, archéosciences, histoire (CNRS/Université de Nantes). jean-noel.guyodo@univ-nantes.fr
© Musée de l’Homme de Neandertal

Au XIXe siècle, les découvertes de restes de Néandertaliens en Belgique, à Gibraltar et dans la vallée de Neander, en Allemagne, suscitèrent la curiosité. Leurs crânes, de caractères morphométriques différents des nôtres (bourrelets sus-orbitaux proéminents, absence de menton, etc.) et évoquant alors des êtres brutaux au profil simiesque, affermirent surtout l’idée selon laquelle l’Homme moderne se trouve au sommet de l’évolution des Hominidés.

Le mystère de La Chapelle-aux-Saints

Le premier squelette complet d’un Néandertalien fut découvert dans une sépulture à La Chapelle-aux-Saints, en Corrèze, le 8 août 1908, par les abbés Amédée et Jean Bouyssonie ainsi que leur frère Paul. L’examen de cette sépulture permit d’identifier une pratique funéraire possiblement d’inspiration mystique : le corps a été allongé sur le dos, dans l’axe de l’entrée d’une grotte, les jambes repliées et inclinées vers la droite, avec des petits morceaux d’ocre placés près de lui. Ce sont 270 Néandertaliens en majorité incomplets qui sont aujourd’hui recensés, répartis sur 130 sites en Europe et au Proche- Orient, datés entre 300 000 et 30 000 ans. Leurs plus anciennes sépultures remontent à environ 100 000 ans seulement. Qu’il s’agisse d’adultes masculins ou féminins, d’adolescents ou de jeunes enfants, les lieux d’inhumation (grotte, abri sous roche, site de plein air) et les actes dont leurs corps ont fait l’objet se sont révélés très divers mais ont imposé l’idée que l’Homme de Neandertal enterrait ses morts de façon rituelle, exprimant ainsi une forme de spiritualité. En étudiant le vestige de La Chapelle-aux- Saints, Marcellin Boule entreprit dès 1908 la première étude anthropologique d’un squelette de Néandertalien visant à décrire les caractères anatomiques et quelques traits comportementaux du défunt et de ses congénères. Il reconnut la vraisemblance d’un acte funéraire délibéré de la part de ces derniers mais conclut à l’existence d’une lignée bien distincte de la nôtre (de l’Homme de Cro-Magnon, ainsi que la génétique le confirmera plus tard), plus proche des singes que de l’Homme actuel, en soulignant l’aspect primitif et le psychisme très probablement rudimentaire du sujet étudié.

Un tournant pour l’archéologie humaine

Ce faisant, Marcellin Boule a relancé (sans doute involontairement) le débat sur l’humanité de ces cousins disparus, contribuant ainsi à l’essor de l’anthropologie sociale, discipline qui étudie la pensée et les comportements fondamentaux des communautés humaines. En effet, dès cette époque, les archéologues se sont moins focalisés sur les seules reconstitutions anatomiques intéressant l’anthropologie physique : de façon plus systématique, ils ont davantage examiné les sites de fouilles dans leur globalité en cherchant des indices relatifs aux usages ou aux modes de vie, fondés notamment sur les positions des objets ou des corps découverts les uns par rapport aux autres. La représentation de Néandertaliens très primitifs est aujourd’hui caduque. Parmi les indices de pratiques sociales, les archéologues ont pu identifier de nombreux restes de prothèses et d’objets ayant servi à des soins conjointement à des malformations ou des traces de maladies sur les squelettes. Ces exemples montrent que les Néandertaliens soignaient leurs malades et s’occupaient des individus non autonomes. Il aura fallu au moins autant de temps pour reconnaître que les grands singes eux-mêmes, et non pas seulement les Néandertaliens, sont doués d’une véritable organisation sociale, outre la compassion, la réflexion, la fabrication d’outils... Ainsi les facultés psychiques de l’Homme actuel ont-elles perdu du poids dans ce qui peut le distinguer des autres Hominidés.

En complément...

• Marcellin Boulle, L’homme fossile de la Chapelle-aux-Saints (Masson, Paris, 1911-1913).

•Bouyssonie A., Bouyssonie J., Bardon L., Découverte d’un squelette moustérien à la Bouffia de la Chapelle-aux-Saints (Corrèze). L’Anthropologie, vol. 19, p. 513-518 (1908)

Présentation de l'anthropologie sur EnCarta

Musée de l'Homme de Néandertal

Article wikipedia sur l'Homme de Néandertal

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