DOSSIER
Flous de mémoire

Prenons du recul

L'esprit à l'épreuve du temps

Entretiens avec Guy SAUPIN historien, Professeur, chercheur au CHRIA (Centre de recherche en histoire internationale et atlantique), et directeur de l’école doctorale « Connaissance, langages, cultures » de l’Université de Nantes.
et avec Didier LE GALL, neuropsychologue, Professeur, directeur du Laboratoire de psychologie « Processus de pensée et interventions » (Université d’Angers) et praticien hospitalier au service
de neurologie du CHU d’Angers.
Propos recueillis par O. N. d. S.
Didier Le Gall - Guy Saupin


Comment différencier histoire et mémoire ?
Guy Saupin : L’histoire vise à reconstituer les événements passés au plus près de leur réalité et à expliquer leurs enchaînements. Pour ce faire, elle emploie une méthodologie rigoureuse, appuyée sur la documentation la plus exhaustive possible et le recoupement systématique des informations obtenues. Elle cherche ainsi à rendre intelligible le passé sans jugement de valeur, un idéal difficile à atteindre à cause de l’empathie naturelle de l’historien pour son sujet (il ne peut éluder tout sentiment à l’égard des protagonistes) et de sa subjectivité inconsciente (il ne peut se détacher totalement de la culture de son époque). La mémoire restitue et interprète aussi le passé mais, à la différence de l’histoire, elle émane d’un projet ancré dans le présent et lié à la construction de ce qui fait l’identité des individus ou des groupes d’individus. Lorsqu’elle est collective, elle vise en général à combler un manque culturel et social (une gloire évanouie, des compatriotes disparus...). Elle s’exprime alors par une action politique (érection d’un monument, commémoration...) qui opère une sélection hiérarchisée de certains faits au service du projet qui la fonde. Ce faisant, elle est manipulatrice, mais elle est aussi actrice d’histoire car ses productions matérielles ou immatérielles ont une influence sur la société. L’histoire cohabite ainsi en permanence avec la mémoire. Leurs rapports sont étroits parce qu’elles sont toutes les deux fondatrices d’identités sociales, mais elles ont des finalités et des processus de réalisation presque opposés : l’histoire cherche à synthétiser sans favoritisme les informations contenues dans les archives, tandis que la mémoire tend à favoriser un point de vue actuel en valorisant certains éléments historiques. Aussi convient-il de soumettre à la critique toute production mémorielle(1) avant de l’inclure dans une synthèse historienne, cette dernière étant elle-même susceptible d’être révisée, au même titre que toute autre production scientifique.

Quel biais ou quelle confusion affecte typiquement nos représentations du passé ?

G. S. : La vague patrimoniale et le « devoir de mémoire », deux phénomènes très présents dans la société française actuelle, sont symptomatiques de la relation problématique entre histoire et mémoire. Le concept de patrimoine rencontre un succès croissant, exprimé aussi bien par son extension à de nombreux domaines que par la multiplication des associations de défense ou par celle des manifestations festives. Or, la démarche patrimoniale, en ce qu’elle traduit la crainte de perdre des éléments essentiels pour l’identité sociale des individus et des communautés, est fondamentalement mémorielle ; si on ne la nourrit pas d’histoire, on risque de laisser s’installer des contresens sur les objets conservés et des dérives vers l’esthétisme ou le loisir marchand, pouvant aller jusqu’à fabriquer un faux patrimoine à des seules fins commerciales. Toujours dans une démarche mémorielle, les traumatismes liés à la Seconde Guerre mondiale ont conduit à une réaction voulant parer à un éventuel « bégaiement de l’histoire ». Des responsables d’état ont ainsi pensé devoir imposer une mise en valeur moralisatrice de certains chapitres des cours d’histoire, ou légiférer en définissant des crimes contre l’humanité et en soustrayant certaines questions du débat historique (l’ensemble de ces mesures est nommé « lois mémorielles ») sous peine d’action en justice contre ceux qui s’y risqueraient : la remise en cause de certains dires sur l’extermination des Juifs, sur la colonisation, l’esclavage, les génocides africains ou arménien, etc. Or, la restitution du passé étant mouvante, influencée par le contexte présent ou modulée par de nouveaux éclairages historiens, fixer des normes relatives au passé pose problème : une condamnation paraissant juste aujourd’hui peut ne pas l’être demain. Il est sans doute plus civique et plus pédagogique de préférer le débat sur preuves documentées à l’interdiction légale.


Comment étudie-t-on aujourd’hui la mémoire de l’individu ?

Didier Le Gall : La connaissance de la mémoire s’appuie sur l’étude de fonctionnements cérébraux et sur celle de manifestations psychiques, ces deux types de phénomènes demeurant encore difficiles à faire correspondre précisément malgré les nombreuses avancées de ces dernières décennies. Bien connaître la mémoire nécessite de confronter différentes approches. La psychologie cognitive, parmi d’autres perspectives, décrit les processus de pensée « normaux » au moyen d’une démarche expérimentale. La neuropsychologie cognitive, quant à elle, étudie les troubles manifestés par des patients à la suite de lésions. Elle cherche ainsi à mettre en relation les structures cérébrales et les fonctions de la mémoire. Si l’on connaît bien le rôle de l’hippocampe depuis un certain temps, des études récentes ont notamment révélé l’implication importante des lobes frontaux dans ces fonctions, en particulier quand l’individu cherche « la bonne information » pour la formuler adéquatement dans un contexte donné. En psychologie cognitive, par exemple grâce à des erreurs provoquées lors d’exercices de rappel, la compréhension des anomalies observées est souvent fertile. En outre, plus un fonctionnement est perturbé, plus il semble en effet accessible ; par analogie, si le moteur de votre voiture « tourne rond », vous aurez peu d’indices et de motivation pour l’examiner. Ces dernières décennies ont vu s’affirmer des concepts de mémoires de travail, à court terme, à long terme, épisodique (des événements vécus), sémantique (des connaissances) ou procédurale (des gestes, des habitudes). L’observation des malades concorde souvent avec de telles distinctions théoriques ; il s’avère pourtant difficile de les étayer solidement. Les techniques récentes d’imagerie cérébrale fonctionnelle, grâce auxquelles on visualise en temps réel certaines variations de l’activité du cerveau dans chacune de ses régions, montrent que les processus de pensée s’organisent au travers de réseaux complexes de neurones impliquant de nombreuses régions du cerveau, d’où notre difficulté à discriminer les structures physiques de la mémoire et leurs fonctions.

Peut-on évaluer la mémoire en termes d’aptitude à restituer fidèlement une grande quantité d’informations ?

D. L. G. : Le sens commun distingue couramment des performances de mémoires visuelle, spatiale, verbale, numérique, gestuelle... Or, d’une part, l’analyse des troubles mnésiques ne confirme pas toujours de telles distinctions ; d’autre part, elle montre que les souvenirs dépendent souvent du contexte dans lequel le sujet se trouve, par exemple un contexte émotionnel qu’il est en général difficile pour un tiers de bien saisir. Aujourd’hui, sans doute à cause du nombre de cas croissant des pathologies de la vieillesse comme la maladie d’Alzheimer, on s’intéresse beaucoup aux possibilités d’enrayer la diminution des performances mnésiques ; parallèlement fleurissent des méthodes qui permettraient d’améliorer ces performances. N’oublions pas que, la plupart du temps, nous nous souvenons mieux de ce qui nous intéresse et nous motive. Par ailleurs, ce que nous prenons pour une lacune de mémoire peut être aussi lié à un défaut d’attention au moment de la mémorisation ou de la restitution, ou encore à une souffrance psychologique en rapport avec notre histoire personnelle, comme l’exposent les psychanalystes. Nos observations neuropsychologiques nous suggèrent de plus en plus que ce qu’on nomme mémoire procède d’une construction à l’instant présent et non de l’extraction, comme dans un stock, d’informations prêtes à l’emploi. Cela est tout à fait remarquable pour la mémoire des événements personnels au travers des erreurs de témoignages et des fabulations typiques de la maladie de Korsakov ou du syndrome frontal. Il en va de même, par exemple, lors de la manipulation d’un stylo : on ne se remémore pas des mouvements précis qu’on aurait déjà faits avec un stylo particulier, on se souvient juste d’un schéma d’organisation (utiliser son bras puis ses doigts de façon utile à l’écriture, et cela quel que soit le stylo). En ce sens, la performance de la mémoire serait davantage liée au succès d’une élaboration applicable en telle ou telle circonstance qu’à celui d’une simple restitution d’informations.

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