Didier Le Gall - Guy Saupin
Comment différencier histoire et mémoire ?
Guy Saupin : L’histoire vise à reconstituer les événements passés
au plus près de leur réalité et à expliquer leurs enchaînements.
Pour ce faire, elle emploie une méthodologie rigoureuse, appuyée
sur la documentation la plus exhaustive possible et le recoupement
systématique des informations obtenues. Elle cherche ainsi à rendre
intelligible le passé sans jugement de valeur, un idéal difficile à
atteindre à cause de l’empathie naturelle de l’historien pour son sujet
(il ne peut éluder tout sentiment à l’égard des protagonistes) et de
sa subjectivité inconsciente (il ne peut se détacher totalement de la
culture de son époque).
La mémoire restitue et interprète aussi le passé mais, à la différence
de l’histoire, elle émane d’un projet ancré dans le présent et lié à
la construction de ce qui fait l’identité des individus ou des groupes
d’individus. Lorsqu’elle est collective, elle vise en général à combler
un manque culturel et social (une gloire évanouie, des compatriotes
disparus...). Elle s’exprime alors par une action politique (érection d’un
monument, commémoration...) qui opère une sélection hiérarchisée
de certains faits au service du projet qui la fonde. Ce faisant, elle est
manipulatrice, mais elle est aussi actrice d’histoire car ses productions
matérielles ou immatérielles ont une influence sur la société.
L’histoire cohabite ainsi en permanence avec la mémoire. Leurs
rapports sont étroits parce qu’elles sont toutes les deux fondatrices
d’identités sociales, mais elles ont des finalités et des processus de
réalisation presque opposés : l’histoire cherche à synthétiser sans
favoritisme les informations contenues dans les archives, tandis que la
mémoire tend à favoriser un point de vue actuel en valorisant certains
éléments historiques. Aussi convient-il de soumettre à la critique
toute production mémorielle(1) avant de l’inclure dans une synthèse
historienne, cette dernière étant elle-même susceptible d’être révisée,
au même titre que toute autre production scientifique.
Quel biais ou quelle confusion affecte typiquement nos représentations du passé ?
G. S. : La vague patrimoniale et le « devoir de mémoire », deux
phénomènes très présents dans la société française actuelle, sont
symptomatiques de la relation problématique entre histoire et mémoire.
Le concept de patrimoine rencontre un succès croissant, exprimé
aussi bien par son extension à de nombreux domaines que par
la multiplication des associations de défense ou par celle des
manifestations festives. Or, la démarche patrimoniale, en ce qu’elle
traduit la crainte de perdre des éléments essentiels pour l’identité
sociale des individus et des communautés, est fondamentalement
mémorielle ; si on ne la nourrit pas d’histoire, on risque de laisser
s’installer des contresens sur les objets conservés et des dérives vers
l’esthétisme ou le loisir marchand, pouvant aller jusqu’à fabriquer
un faux patrimoine à des seules fins commerciales.
Toujours dans une démarche mémorielle, les traumatismes liés à la
Seconde Guerre mondiale ont conduit à une réaction voulant parer
à un éventuel « bégaiement de l’histoire ». Des responsables d’état
ont ainsi pensé devoir imposer une mise en valeur moralisatrice de
certains chapitres des cours d’histoire, ou légiférer en définissant
des crimes contre l’humanité et en soustrayant certaines questions
du débat historique (l’ensemble de ces mesures est nommé « lois
mémorielles ») sous peine d’action en justice contre ceux qui s’y
risqueraient : la remise en cause de certains dires sur l’extermination
des Juifs, sur la colonisation, l’esclavage, les génocides africains ou
arménien, etc. Or, la restitution du passé étant mouvante, influencée
par le contexte présent ou modulée par de nouveaux éclairages
historiens, fixer des normes relatives au passé pose problème :
une condamnation paraissant juste aujourd’hui peut ne pas l’être
demain. Il est sans doute plus civique et plus pédagogique de préférer
le débat sur preuves documentées à l’interdiction légale.
Comment étudie-t-on aujourd’hui la mémoire de l’individu ?
Didier Le Gall : La connaissance de la mémoire s’appuie sur l’étude
de fonctionnements cérébraux et sur celle de manifestations psychiques, ces
deux types de phénomènes demeurant encore difficiles à faire correspondre
précisément malgré les nombreuses avancées de ces dernières décennies.
Bien connaître la mémoire nécessite de confronter différentes approches.
La psychologie cognitive, parmi d’autres perspectives, décrit les processus
de pensée « normaux » au moyen d’une démarche expérimentale.
La neuropsychologie cognitive, quant à elle, étudie les troubles manifestés
par des patients à la suite de lésions. Elle cherche ainsi à mettre en relation
les structures cérébrales et les fonctions de la mémoire. Si l’on connaît bien
le rôle de l’hippocampe depuis un certain temps, des études récentes ont
notamment révélé l’implication importante des lobes frontaux dans ces
fonctions, en particulier quand l’individu cherche « la bonne information »
pour la formuler adéquatement dans un contexte donné.
En psychologie cognitive, par exemple grâce à des erreurs provoquées
lors d’exercices de rappel, la compréhension des anomalies observées est
souvent fertile. En outre, plus un fonctionnement est perturbé, plus il semble
en effet accessible ; par analogie, si le moteur de votre voiture « tourne
rond », vous aurez peu d’indices et de motivation pour l’examiner.
Ces dernières décennies ont vu s’affirmer des concepts de mémoires de
travail, à court terme, à long terme, épisodique (des événements vécus),
sémantique (des connaissances) ou procédurale (des gestes, des habitudes).
L’observation des malades concorde souvent avec de telles distinctions
théoriques ; il s’avère pourtant difficile de les étayer solidement.
Les techniques récentes d’imagerie cérébrale fonctionnelle, grâce
auxquelles on visualise en temps réel certaines variations de l’activité du
cerveau dans chacune de ses régions, montrent que les processus de pensée
s’organisent au travers de réseaux complexes de neurones impliquant de
nombreuses régions du cerveau, d’où notre difficulté à discriminer les
structures physiques de la mémoire et leurs fonctions.
Peut-on évaluer la mémoire en termes d’aptitude à restituer fidèlement une grande quantité d’informations ?
D. L. G. : Le sens commun distingue couramment des performances de mémoires visuelle, spatiale, verbale, numérique, gestuelle... Or, d’une part, l’analyse des troubles mnésiques ne confirme pas toujours de telles distinctions ; d’autre part, elle montre que les souvenirs dépendent souvent du contexte dans lequel le sujet se trouve, par exemple un contexte émotionnel qu’il est en général difficile pour un tiers de bien saisir. Aujourd’hui, sans doute à cause du nombre de cas croissant des pathologies de la vieillesse comme la maladie d’Alzheimer, on s’intéresse beaucoup aux possibilités d’enrayer la diminution des performances mnésiques ; parallèlement fleurissent des méthodes qui permettraient d’améliorer ces performances. N’oublions pas que, la plupart du temps, nous nous souvenons mieux de ce qui nous intéresse et nous motive. Par ailleurs, ce que nous prenons pour une lacune de mémoire peut être aussi lié à un défaut d’attention au moment de la mémorisation ou de la restitution, ou encore à une souffrance psychologique en rapport avec notre histoire personnelle, comme l’exposent les psychanalystes. Nos observations neuropsychologiques nous suggèrent de plus en plus que ce qu’on nomme mémoire procède d’une construction à l’instant présent et non de l’extraction, comme dans un stock, d’informations prêtes à l’emploi. Cela est tout à fait remarquable pour la mémoire des événements personnels au travers des erreurs de témoignages et des fabulations typiques de la maladie de Korsakov ou du syndrome frontal. Il en va de même, par exemple, lors de la manipulation d’un stylo : on ne se remémore pas des mouvements précis qu’on aurait déjà faits avec un stylo particulier, on se souvient juste d’un schéma d’organisation (utiliser son bras puis ses doigts de façon utile à l’écriture, et cela quel que soit le stylo). En ce sens, la performance de la mémoire serait davantage liée au succès d’une élaboration applicable en telle ou telle circonstance qu’à celui d’une simple restitution d’informations.
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