En fondant la sociologie de la mémoire
dans les années 1920, Maurice
Halbwachs eut comme principal objectif
de tempérer les conceptions individualistes
de la mémoire. D’après lui, on ne se souvient
jamais seul ; son histoire est celle de sa vie
avec les autres ; la signification attribuée aux
faits, essentielle au souvenir, est toujours
un produit de la culture.
Deux individus de cultures distinctes vivant
le même événement pourront ainsi en faire
un récit différent parce qu’un élément
significatif pour l’un ne le sera guère pour
l’autre. Des chercheurs ont par ailleurs
exploré l’hypothèse selon laquelle les
capacités de mémorisation pouvaient varier
selon l’ethnie.
Des études ethnologiques du début du XXe
siècle laissaient entendre que les Swazis, en
Afrique australe, étaient capables de se rappeler
après plus d’un an des moindres détails de leurs
transactions commerciales : nombre et couleurs
des bêtes achetées, nom du vendeur, etc.
Le psychologue anglais Frederic Bartlett a
entrepris en 1932 d’étudier cette mémoire
apparemment exceptionnelle. Il a notamment
proposé à un jeune Swazi une expérience
classique : apprendre une liste de mots et la
transmettre à une personne située à l’autre bout
du village. Son étude n’a pas révélé de capacité
mnésique globalement hors normes mais elle a
confirmé l’importance de la vie sociale dans le
souvenir : les Swazis étant fortement organisés
autour de l’activité pastorale, tout ce qui y
touche revêt une signification importante pour
eux et ils s’en souviennent d’autant mieux.
à la même époque, l’anthropologue anglais
Edward Evans-Pritchard a réalisé une étude sur
les Nuers, peuple vivant dans le sud du Soudan,
qui semblent couramment capables d’évoquer
leurs aïeux sur plus de 9 générations ! Or il s’est
avéré que seuls les noms d’ancêtres ayant joué
un rôle important au sein de la tribu sont retenus.
L’étude d’Evans-Pritchard a permis d’éclairer la
façon dont la mémoire individuelle se structure
dans une logique communautaire de référence
aux ancêtres, l’objectif de ce filtrage institutionnel
étant de faciliter l’organisation tribale. Aussi la
propension des individus à produire du souvenir
sur leurs aïeux n’est-elle pas uniquement une
conséquence du fonctionnement social, elle en
est aussi le garant.
Une approche récente, propre à la psychologie sociale, aborde la question du lien entre la mémoire et les représentations sociales. Grossièrement, la représentation sociale est la façon dont un sujet se situe par rapport à son environnement social qu’il perçoit via des stéréotypes, sortes de caricatures des groupes sociaux sur leurs opinions, leurs modes de vie, leurs aptitudes... Par exemple, les hommes tendent à penser que les femmes sont moins douées qu’eux pour le raisonnement logique. Dans cette approche, il a été montré qu’on se souvient mieux des faits conformes à ces représentations. Plus encore, on se souvient bien de faits qu’on approuve et qui concernent une catégorie sociale à laquelle on s’identifie, ou qu’on réprouve et qui concernent une catégorie étrangère. Notre équipe s’intéresse à ces mécanismes dans le domaine des croyances, notamment afin de mieux comprendre comment l’appartenance religieuse des individus filtre la transmission des informations.
• La mémoire sociale. Identité et représentations sociales, S. Laurens et N. Roussiau (Presses universitaires de Rennes, 2002), pour étudiants et lecteurs avertis
• Bartlett, F-C. Remembering: a study in experimental and social psychology (Cambridge University Press, 1932)
• Evans-Pritchard, E-E). Les Nuers. (Gallimard, Paris, 1937 ; 1994)
•Halbwachs, M (1968). La mémoire collective. (Albin Michel, Paris, 1968)
•Les effets de la menace du stéréotype et du statut minoritaire dans un groupe
© StockXpert / KuzmaSans nier l’existence d’une dimension purement individuelle
de la mémoire, le sociologue privilégie sa dimension sociale.
La mémoire d’une communauté (du cercle familial à une société
tout entière) rassemble des souvenirs communs et participe ainsi
à la détermination identitaire de ce collectif. Elle s’appuie sur des
appartenances ou, comme le disait Maurice Halbwachs, grand
théoricien français de la notion de mémoire collective, sur des cadres
sociaux (famille, quartier, école, entreprise, parti, milieu social...) et
des calendriers correspondants (familial, scolaire, professionnel,
politique, etc.). On retient ainsi des dates essentielles, heureuses ou
malheureuses, qui ponctuent notre existence en société : diplôme,
mariage, changement d’emploi, mouvement social...
En retenant ce qui paraît essentiel, la mémoire exalte, transmet et
fait vivre le passé. C’est un regard partagé sur des situations vécues
avec d’autres, dont on fait une synthèse singulière et inévitablement
imparfaite car elle résulte d’une sélection et d’une reconstruction des
faits. Partiel, fragile, fluctuant, le souvenir est aussi déformant, surtout
si on n’est pas témoin direct mais seulement rapporteur.
La mémoire obéit aussi à des enjeux qui dépendent de la position
sociale : le patron privilégie la productivité et le marché ; l’ouvrier
se souvient plutôt de ce qui a trait au salaire et aux conditions de
travail ; la mémoire populaire répond à des principes qui ne sont
pas ceux de la mémoire bourgeoise. On défend la version des faits
la plus proche des conceptions de son groupe social de référence.
Le mai 68 des étudiants (revendications culturelles, libération des
moeurs) diffère ainsi de celui des travailleurs (grève syndicale, révolte
ouvrière) mais ces deux visions peuvent néanmoins se combiner
dans la commémoration.
La commémoration, célébration d’un événement passé, sert à livrer
une version publique de cet événement mais, officielle ou non, elle
demeure assujettie à des intérêts collectifs : l’état veut préserver
l’unité nationale en insistant sur les vertus de son autorité et en
recherchant une version consensuelle ; les anciens protagonistes
qui s’étaient opposés à l’état tendent à glorifier leur action d’alors.
La lutte politique du présent prend ainsi la forme d’une lutte pour
la mémoire.
Quelle que soit sa conformité aux faits réels, la mémoire sociale est essentielle à la survie du groupe, car elle fixe et transmet les souvenirs gestuels, généalogiques, rituels, événementiels. En recueillant et en comparant des récits de vie, le sociologue doit en dégager les aspects subjectifs et objectifs, imaginaires et réels, puis mesurer les changements sociaux et expliquer leurs causes. Dans cette approche socio-historique qui vise à établir des liens entre des faits sociaux passés et des faits actuels, la mémoire apparaît résolument comme une reconstruction permanente au service d’enjeux présents.
• Bertaux D., Les récits de vie (Nathan, Paris, 1997).
• Ginzburg C., Le juge et l’historien (Verdier, Paris, 1997).
• Guibert J., Jumel G., La socio-histoire (A. Colin, Paris, 2002).
• Halbwachs M., La mémoire collective (PUF, Paris, 1950)
• Halbwachs M., Les cadres sociaux de la mémoire (PUF, Paris, 1925).
• Janet P., L’évolution de la mémoire et de la notion du temps (Chahine, 1928)
• Leroi-Gourhan A., Le geste et la parole – la mémoire et les rythmes (Albin Michel, 1965)
Têtes chercheuses ©2007 |
mentions légales |
contactez nous |
page d'accueil |
Réalisation : Intelliance 2007