Le poids de la culture

Nicolas Roussiau . Professeur, chercheur au LabéCD (Université de Nantes)
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En fondant la sociologie de la mémoire dans les années 1920, Maurice Halbwachs eut comme principal objectif de tempérer les conceptions individualistes de la mémoire. D’après lui, on ne se souvient jamais seul ; son histoire est celle de sa vie avec les autres ; la signification attribuée aux faits, essentielle au souvenir, est toujours un produit de la culture. Deux individus de cultures distinctes vivant le même événement pourront ainsi en faire un récit différent parce qu’un élément significatif pour l’un ne le sera guère pour l’autre. Des chercheurs ont par ailleurs exploré l’hypothèse selon laquelle les capacités de mémorisation pouvaient varier selon l’ethnie.

Des études ethnologiques du début du XXe siècle laissaient entendre que les Swazis, en Afrique australe, étaient capables de se rappeler après plus d’un an des moindres détails de leurs transactions commerciales : nombre et couleurs des bêtes achetées, nom du vendeur, etc. Le psychologue anglais Frederic Bartlett a entrepris en 1932 d’étudier cette mémoire apparemment exceptionnelle. Il a notamment proposé à un jeune Swazi une expérience classique : apprendre une liste de mots et la transmettre à une personne située à l’autre bout du village. Son étude n’a pas révélé de capacité mnésique globalement hors normes mais elle a confirmé l’importance de la vie sociale dans le souvenir : les Swazis étant fortement organisés autour de l’activité pastorale, tout ce qui y touche revêt une signification importante pour eux et ils s’en souviennent d’autant mieux. à la même époque, l’anthropologue anglais Edward Evans-Pritchard a réalisé une étude sur les Nuers, peuple vivant dans le sud du Soudan, qui semblent couramment capables d’évoquer leurs aïeux sur plus de 9 générations ! Or il s’est avéré que seuls les noms d’ancêtres ayant joué un rôle important au sein de la tribu sont retenus. L’étude d’Evans-Pritchard a permis d’éclairer la façon dont la mémoire individuelle se structure dans une logique communautaire de référence aux ancêtres, l’objectif de ce filtrage institutionnel étant de faciliter l’organisation tribale. Aussi la propension des individus à produire du souvenir sur leurs aïeux n’est-elle pas uniquement une conséquence du fonctionnement social, elle en est aussi le garant.

Une approche récente, propre à la psychologie sociale, aborde la question du lien entre la mémoire et les représentations sociales. Grossièrement, la représentation sociale est la façon dont un sujet se situe par rapport à son environnement social qu’il perçoit via des stéréotypes, sortes de caricatures des groupes sociaux sur leurs opinions, leurs modes de vie, leurs aptitudes... Par exemple, les hommes tendent à penser que les femmes sont moins douées qu’eux pour le raisonnement logique. Dans cette approche, il a été montré qu’on se souvient mieux des faits conformes à ces représentations. Plus encore, on se souvient bien de faits qu’on approuve et qui concernent une catégorie sociale à laquelle on s’identifie, ou qu’on réprouve et qui concernent une catégorie étrangère. Notre équipe s’intéresse à ces mécanismes dans le domaine des croyances, notamment afin de mieux comprendre comment l’appartenance religieuse des individus filtre la transmission des informations.

En complément...

• La mémoire sociale. Identité et représentations sociales, S. Laurens et N. Roussiau (Presses universitaires de Rennes, 2002), pour étudiants et lecteurs avertis

• Bartlett, F-C. Remembering: a study in experimental and social psychology (Cambridge University Press, 1932)

• Evans-Pritchard, E-E). Les Nuers. (Gallimard, Paris, 1937 ; 1994)

•Halbwachs, M (1968). La mémoire collective. (Albin Michel, Paris, 1968)

• La Menace du Stéréotype

Les effets de la menace du stéréotype et du statut minoritaire dans un groupe

DOSSIER
Flous de mémoire

Sociologie

La lutte pour la mémoire

Joël Guibert , Maître de conférences et chercheur au Cens, Centre nantais de sociologie (Université de Nantes)
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Sans nier l’existence d’une dimension purement individuelle de la mémoire, le sociologue privilégie sa dimension sociale. La mémoire d’une communauté (du cercle familial à une société tout entière) rassemble des souvenirs communs et participe ainsi à la détermination identitaire de ce collectif. Elle s’appuie sur des appartenances ou, comme le disait Maurice Halbwachs, grand théoricien français de la notion de mémoire collective, sur des cadres sociaux (famille, quartier, école, entreprise, parti, milieu social...) et des calendriers correspondants (familial, scolaire, professionnel, politique, etc.). On retient ainsi des dates essentielles, heureuses ou malheureuses, qui ponctuent notre existence en société : diplôme, mariage, changement d’emploi, mouvement social...

En retenant ce qui paraît essentiel, la mémoire exalte, transmet et fait vivre le passé. C’est un regard partagé sur des situations vécues avec d’autres, dont on fait une synthèse singulière et inévitablement imparfaite car elle résulte d’une sélection et d’une reconstruction des faits. Partiel, fragile, fluctuant, le souvenir est aussi déformant, surtout si on n’est pas témoin direct mais seulement rapporteur. La mémoire obéit aussi à des enjeux qui dépendent de la position sociale : le patron privilégie la productivité et le marché ; l’ouvrier se souvient plutôt de ce qui a trait au salaire et aux conditions de travail ; la mémoire populaire répond à des principes qui ne sont pas ceux de la mémoire bourgeoise. On défend la version des faits la plus proche des conceptions de son groupe social de référence. Le mai 68 des étudiants (revendications culturelles, libération des moeurs) diffère ainsi de celui des travailleurs (grève syndicale, révolte ouvrière) mais ces deux visions peuvent néanmoins se combiner dans la commémoration.

La commémoration, célébration d’un événement passé, sert à livrer une version publique de cet événement mais, officielle ou non, elle demeure assujettie à des intérêts collectifs : l’état veut préserver l’unité nationale en insistant sur les vertus de son autorité et en recherchant une version consensuelle ; les anciens protagonistes qui s’étaient opposés à l’état tendent à glorifier leur action d’alors. La lutte politique du présent prend ainsi la forme d’une lutte pour la mémoire.

Quelle que soit sa conformité aux faits réels, la mémoire sociale est essentielle à la survie du groupe, car elle fixe et transmet les souvenirs gestuels, généalogiques, rituels, événementiels. En recueillant et en comparant des récits de vie, le sociologue doit en dégager les aspects subjectifs et objectifs, imaginaires et réels, puis mesurer les changements sociaux et expliquer leurs causes. Dans cette approche socio-historique qui vise à établir des liens entre des faits sociaux passés et des faits actuels, la mémoire apparaît résolument comme une reconstruction permanente au service d’enjeux présents.

En complément...

• Bertaux D., Les récits de vie (Nathan, Paris, 1997).

• Ginzburg C., Le juge et l’historien (Verdier, Paris, 1997).

• Guibert J., Jumel G., La socio-histoire (A. Colin, Paris, 2002).

• Halbwachs M., La mémoire collective (PUF, Paris, 1950)

• Halbwachs M., Les cadres sociaux de la mémoire (PUF, Paris, 1925).

• Janet P., L’évolution de la mémoire et de la notion du temps (Chahine, 1928)

• Leroi-Gourhan A., Le geste et la parole – la mémoire et les rythmes (Albin Michel, 1965)

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