Bien que 98 % des Français mangent du pain
et qu’une moitié d’entre eux le considère
comme indispensable à l’équilibre alimentaire
(sondage TNS-Sofres, 2005), la consommation
de cet aliment connaît une chute vertigineuse
depuis un siècle, peut-être soutenue par l’idée
reçue selon laquelle il ferait grossir.
Afin d’inverser cette tendance, les boulangers
cherchent à proposer des pains dont les
bénéfices nutritionnels aident à lutter contre
l’obésité et à réduire les risques de maladies.
De nouvelles formules de pain sans gluten sont
aussi développées et proposées aux personnes
allergiques à cet ensemble de protéines du
blé. Néanmoins, pour être appréciés des
consommateurs, encore faut-il que ces produits
améliorés aient le goût du pain !
Dans cette optique, nous étudions les composés
d’arômes de pains enrichis en fibres ou en
minéraux, ou encore dépourvus de gluten. Nous
utilisons différentes techniques d’extraction
et d’analyse de composés volatils, et nous
réalisons en parallèle des séances d’analyse
sensorielle avec des personnes volontaires
afin de savoir ce qu’elles perçoivent.
La bouche artificielle récemment conçue à l’Enitiaa sert à identifier les composés libérés au cours de la mastication, dont ceux qui sont à l’origine de la perception de l’arôme d’un aliment en bouche ; on peut aussi cerner l’impact de la structure de l’aliment sur la libération de l’arôme. Le broyage de l’aliment et l’addition d’une salive artificielle permettent de reproduire des conditions très similaires à celles de la bouche humaine en action. Grâce à l’analyse des substances volatiles alors dégagées puis piégées, il est possible de savoir lesquelles participent au « bon goût » du pain. Il s’agit principalement de molécules générées lors de la réaction dite de Maillard qui se produit lors de la formation de la croûte du pain
La composition indiquée sur l’emballage d’un aliment ne garantit
ni la digestibilité de ce dernier ni les effets qu’il est capable de
produire sur l’organisme. De même que les ingrédients ne font pas
tout le succès d’une recette, deux aliments de compositions identiques
peuvent avoir des qualités nutritionnelles très différentes.
En effet, seuls les nutriments libérés sous une forme adéquate dans le
tube digestif, au moment où ils peuvent être absorbés, sont susceptibles
d’être efficaces dans l’organisme ; on les nomme nutriments bioaccessibles.
La bio-accessibilité dépend de la localisation du nutriment
dans l’aliment, de sa stabilité physicochimique ainsi que de ses
capacités à réagir avec d’autres constituants et les sécrétions du tube
digestif : salive, suc gastrique, bile, etc.
Prenons, par exemple, des nutriments reconnus pour avoir des effets
bénéfiques sur la santé : les acides gras poly-insaturés (AGPI), de type
oméga-3 ou oméga-6, et les fibres alimentaires (voir la brève alimentaire intitulé "Fibres vertueuses"). Les AGPI sont des molécules peu stables : ils risquent d’être rapidement
dégradés, par oxydation, au cours de la conservation de l’aliment et lors
de ses transformations chez le fabricant, dans la cuisine ou même dans
le tube digestif. Ils perdent alors une partie de leurs effets bénéfiques.
La stabilité des AGPI dépend de l’organisation de leurs molécules
et des structures qui les contiennent. Notre équipe a ainsi montré
que certaines protéines laitières utilisées pour stabiliser des sauces
émulsionnées (contenant des petites gouttelettes qui ne se mélangent
pas au reste du liquide) sont capables de protéger ces acides gras.
Elles piègent en effet les molécules nommées radicaux libres et les
traces de métaux qui favorisent l’oxydation.
Quant aux fibres alimentaires, leur incorporation dans un aliment
comme le pain modifie le procédé de fabrication et la texture du
produit final. Or ce changement peut entraîner des variations de
réponse physiologique chez le consommateur. Nous avons établi que
les textures denses des pains riches en fibres rendent peu bio-accessible
l’amidon : les amylases (des enzymes) de la salive ou du pancréas sont
alors moins efficaces dans le découpage de cette grosse molécule
en glucides assimilables, d’où un index glycémique (teneur du sang
en glucose) plus faible qu’avec un pain classique.
Ces recherches sur la bio-accessibilité des nutriments vont permettre aux industriels de structurer leurs nouveaux produits de telle sorte que les bénéfices attendus sur la santé soient effectifs, et tout au moins maîtrisés davantage qu’auparavant.
© StockXpert / evron• Martin C., Courcoux P., Chiron H., Issanchou S. Caractéristiques sensorielles clés de l’acceptabilité d’un pain de type baguette française (revue Industries des Céréales, 2008, sous presse).
• Chaunier, L., Chiron, H., Della Valle, G. et Saulnier, L. Evaluation instrumentale de la texture contrastée croûte/mie de pains présentant des teneurs en fibres variées (revue Industries des Céréales, 2008, sous presse)
De nombreuses substances contenues dans les aliments agissent
sur les sens olfactif et gustatif. Elles rendent ainsi un aliment plus
ou moins agréable ou acceptable, en permettant non seulement de
l’identifier mais aussi de juger de sa comestibilité ou de sa fraîcheur.
Une fois dissoutes dans la salive, ces substances stimulent la muqueuse
buccale, induisant plus ou moins intensément chacune des 5 saveurs
de base (acide, sucré, salé, amer, umami) et des nuances comme le
goût métallique. Cependant, la richesse et la subtilité de la perception
proviennent surtout des arômes dus aux composés volatils (qui
s’évaporent facilement) captés, au sommet de la fosse nasale, par le
site olfactif, grâce auquel nous percevons certaines molécules en doses
inférieures à 10 -12 gramme.
Des études récentes montrent que la flaveur (saveur et arôme) des aliments
est le déterminant principal de plus de 60 % des actes d’achat. C’est
pourquoi l’industriel de l’alimentation est très attentif aux recherches sur les
« molécules du plaisir alimentaire », et en particulier les molécules volatiles.
Il pourra alors en ajouter à ses produits ou évaluer la qualité d’un ingrédient
en mesurant, par exemple, la présence de composés à l’origine du goût
rance et qui témoignent en général d’une dégradation par oxydation.
à l’Enitiaa(1) de Nantes, de telles recherches sont menées en couplant des
techniques instrumentales d’analyse aromatique et l’analyse sensorielle.
Un appareil très performant sert à séparer et à identifier les molécules
volatiles à l’état dit d’ultra trace (moins de 10-10 g dans 1 g d’aliment) ;
depuis 2007, un « chromatographe en phase gazeuse bidimensionnelle »
couplé à la technique de spectrométrie de masse nous permet de
connaître la composition exacte de la fraction aromatique d’un aliment.
La perception des arômes provient aussi de la combinaison des molécules.
Un appareil nommé GC-GOOD (Global Olfactometry Omission Detection) permet d’enlever ou d’ajouter sélectivement des molécules odorantes
préalablement extraites de l’aliment étudié afin de connaître l’influence
d’un mélange sur la perception des dégustateurs. Parallèlement,
l’emploi d’une « bouche artificielle » est destiné à mieux comprendre les
mécanismes liés à la libération des arômes (lire ci-contre "Le pain à la bouche").
Les programmes de recherche visent de plus en plus à concevoir des
produits à la fois savoureux, sains et respectueux de l’environnement.
à titre d’exemple, notre équipe a déterminé des conditions de fumage
du saumon rendant celui-ci riche en composés volatils très appréciés
mais pauvre en molécules toxiques comme les HAP (hydrocarbures
aromatiques polycycliques). Nous aidons aussi les industriels à
sélectionner des ingrédients tels que des ferments naturels, qui
permettent de doter un produit sans beurre ou allégé en sucre d’une
saveur proche de celle d’un produit traditionnel.
(1) École nationale d’ingénieurs des techniques et des industries agricoles et agroalimentaires
Une allergie alimentaire (ici notée AA) est une réponse anormale
du système immunitaire à l’ingestion de certains aliments.
Il faut la distinguer de l’intolérance alimentaire qui est due à un déficit
du métabolisme et qui empêche d’assimiler un nutriment (le lactose,
par exemple).
En France, environ 3 % de la population totale et 7 % des enfants
scolarisés sont concernés par les AA, avec des réactions parfois très
sévères et potentiellement mortelles. Le lait de vache, l’oeuf et l’arachide
sont les sources d’allergènes les plus fréquentes chez l’enfant ; chez
l’adulte, ce sont plutôt les fruits.
Pour la personne allergique, le seul moyen de se protéger est d’éviter
les produits contenant des allergènes. Cette stratégie impose de fortes
contraintes aux familles, surtout quand l’allergène est présent dans
de nombreux aliments industriels. La directive européenne 2003/89/CE
impliquant la mention, sur les emballages, des allergènes fréquents ou
dangereux réduit les risques d’accidents ; dans le même temps, elle
restreint le choix des patients, car le recours à l’indication préventive « peut
contenir des traces de... » est très largement employé, par précaution.
La recherche sur les AA vise à améliorer la détection des allergènes
dans les aliments, à améliorer les outils de diagnostic des allergies et à
diminuer ou ôter aux aliments leurs capacités allergisantes.
à l’Inra de Nantes, nous travaillons notamment sur le blé, source
d’AA (dont la maladie coeliaque, une allergie au gluten) et d’allergie
respiratoire. Grâce à notre connaissance approfondie des protéines du
blé, nous avons contribué à l’amélioration des moyens de détection
du gluten dans les aliments et du diagnostic des AA au blé, en collaboration
avec des allergologues et l’industrie pharmaceutique.
Nous étudions in vitro les interactions d’anticorps (des immunoglobulines E), impliqués dans la réaction allergique et présents dans le sérum de patients, avec des protéines issues d’un substrat allergène (un extrait d’oeuf, de lait, de blé...) et isolées ou reproduites par une technique de biologie moléculaire. Nous observons comment les réactions des anticorps varient en fonction de la composition de ce substrat. Nous pouvons alors identifier des variétés de blé contenant moins d’allergènes, ou recommander aux industriels des procédés de fabrication (chauffage, séchage, traitement par des enzymes, etc.) susceptibles de diminuer le potentiel allergène d’un produit alimentaire.
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