Si la malnutrition des jeunes enfants reste, avec les maladies
infectieuses, un problème grave au sein des populations pauvres,
de nouvelles difficultés apparaissent pourtant avec le changement
des pratiques alimentaires observé dans les pays qui tendent à
sortir de la pauvreté.
Des données accumulées au niveau international indiquent en
effet un accroissement de la mortalité associée aux maladies
chroniques liées à l’alimentation dans la plupart des pays
émergents. Les pratiques s’y éloignent des régimes traditionnels,
à base de céréales, de tubercules et de légumes, pour évoluer vers
des régimes plus diversifiés mais plus riches en produits d’origine
animale, en aliments gras ou sucrés. Il n’est plus rare d’y voir se
côtoyer des problèmes de retard de croissance foetale et infantile,
de sous-nutrition infantile et des cas de surpoids ou d’obésité.
Comment expliquer cette coïncidence ?
Deux hypothèses principales sont aujourd’hui largement
débattues : celle du « gène économe » et celle du « phénotype
économe ». Selon la première, la sélection naturelle au sein des
populations exposées à une famine récurrente aurait favorisé
les individus les plus aptes à stocker de l’énergie sous forme de
tissu adipeux, et qui sont aussi, de ce fait, les plus prédisposés au
surpoids et au diabète de type 2 (Lire l'article ''Graisses dans le collimateur''). Selon la seconde
hypothèse, non génétique, la malnutrition de la mère, durant la
grossesse ou la période néonatale, entraînerait chez son nouveauné
une modification des capacités métaboliques induisant une
plus grande résistance à l’effet régulateur de l’insuline.
Dans un cas comme dans l’autre, le comportement alimentaire
paraît mal adapté aux besoins nutritionnels. Or une adéquation
fine de notre appétit avec ces besoins n’est possible que si le
développement cérébral, in utero puis en période postnatale,
est accompagné d’une bonne maturation des circuits neuronaux
hypothalamiques (voir schéma ci-contre). Nos recherches visent à
élucider la façon dont les apports nutritifs, en période périnatale,
influent sur la mise en place génétiquement programmée des
circuits et des récepteurs chimiques des neurones responsables de
la régulation de la prise alimentaire. Cette influence est nommée
« empreinte nutritionnelle ».
Nous avons mis au point des modèles expérimentaux de ratons
ayant subi une dénutrition in utero par restriction des apports
quotidiens en protéines de la femelle gestante. Sur ces ratons qui
ont, à la naissance, un poids inférieur à la normale, nous recherchons
des altérations anatomo-fonctionnelles (relatives à l’anatomie, aux
mécanismes chimiques et à leurs effets) des centres régulateurs de
l’appétit, ainsi que des anomalies du comportement alimentaire :
fréquence des prises, choix des aliments... Nous cherchons ensuite
à évaluer les conséquences, sur ces diverses altérations, d’une
augmentation de l’apport en protéines ou en acides gras polyinsaturés pendant la période d’allaitement
La régulation cérébrale de l’appétit
Le noyau arqué, situé dans l’hypothalamus, capte les signaux hormonaux (les peptides leptine et insuline), métaboliques (glucose, triglycérides, acides aminés) et nerveux (indiquant les distensions de l’estomac ou de l’intestin) qui sont générés par les organes digestifs. Le noyau arqué contient les corps cellulaires des neurones dits orexigènes (qui permettent de stimuler l’appétit) et anorexigènes (qui permettent de l’inhiber). Ces neurones envoient des signaux nerveux vers d’autres centres régulateurs : les hypothalamus ventromédian et dorsomédian, qui inhibent ou stimulent l’appétit, et les structures limbiques (thalamus, hippocampe, cortex, amygdale) qui intègrent les signaux provenant des sens et qui provoquent des sensations de plaisir ou de déplaisir.
Pendant le dernier trimestre de la grossesse, le
poids du foetus est multiplié par trois ; après
la naissance, le poids du bébé triple de nouveau
en un an. Cette croissance rapide suggère que
la qualité de nutrition périnatale (quelques mois
avant et quelques mois après la naissance) soit
cruciale pour la santé du jeune enfant.
Des effets à long terme
Cependant, des observations réalisées par des
chercheurs britanniques dans les années 1990
ont indiqué que la nutrition périnatale peut
influer non seulement sur la croissance du bébé
mais aussi sur le risque de maladies 50 ou 60
ans plus tard. Des études épidémiologiques
(des statistiques sur les pathologies) ont en
effet montré une corrélation entre un faible
poids à la naissance, signe de dénutrition in
utero, et un risque accru d’obésité, de maladies
cardiovasculaires, de diabète, d’hypertension ou
de cancer à l’âge adulte. D’autres statistiques
ont laissé à penser que l’alimentation des
premiers mois de vie postnatale influe sur les
risques ultérieurs d’obésité ou de diabète.
Nous cherchons donc à savoir comment et dans
quelle mesure l’apport ou la carence en certains
nutriments, dans la période périnatale, peut
conditionner durablement l’assimilation des
aliments, laissant une « empreinte métabolique »
conséquente sur la santé de l’adulte, et les
comportements alimentaires de ce dernier.
Une maturation digestive et cérébrale
Or, d’une part, les mécanismes susceptibles
de perturber la régulation de la faim et de la
satiété, contrôlés par le système nerveux central,
sont encore très mal connus. C’est pourquoi une
équipe de neurophysiologistes de notre unité
explore actuellement la piste d’éventuelles
anomalies anatomiques et chimiques affectant
l’hypothalamus, une région du cerveau que l’on
sait fortement impliquée dans la régulation de
l’appétit.
D’autre part, l’alimentation précoce joue un
rôle dans la maturation de tous les organes,
mais ses effets sur l’intestin, organe clé de
la nutrition, sont également mal connus.
Une autre équipe de chercheurs de l’unité
étudie ces effets, aussi bien sur les mécanismes
d’assimilation des nutriments par l’intestin que
sur le développement de la flore intestinale,
un ensemble de bactéries qui n’existe pas à
la naissance mais qui, par la suite, participe
grandement au processus de digestion. à ce
propos, on estime que le nombre de bactéries
présentes dans l’intestin de l’adulte est de
l’ordre de 100 000 milliards, soit 10 fois plus
que la somme des cellules du corps !
Des rattrapages rapides mis en cause
Nous entamons sur ces thèmes des études expérimentales (avec des rats, principalement) et cliniques (fondées sur l’observation de nouveaux-nés) en collaboration avec des néonatalogistes. Les enfants qui ont bénéficié d’un allaitement maternel ont moins de risque de développer, à l’âge adulte, les pathologies précédemment évoquées. Or, la composition du lait maternel en certains nutriments diffère de celle des laits artificiels. Nous voulons donc connaître les effets de plusieurs de ces nutriments sur la maturation des organes, le métabolisme et le comportement alimentaire. Nous étudions en particulier le rôle des oligosaccharides (des glucides spécifiques du lait humain qui ont un impact majeur sur la maturation du côlon) et celui de certaines protéines dont la teneur est souvent renforcée dans les laits infantiles par rapport au lait maternel, afin d’accélérer la croissance. En effet, s’il est d’usage de vouloir faire rattraper au plus vite le retard de croissance des nouveau-nés qui ont un poids inférieur à la moyenne, une controverse scientifique s’accentue actuellement sur la question de savoir si ce rattrapage forcé a des effets négatifs à long terme sur plusieurs organes, comme si l’organisme tendait alors, toute sa vie durant, à compenser le déficit initial au détriment de sa santé. Si cette hypothèse était confirmée, elle conduirait à réviser la conception ou l’usage de certains laits artificiels
© StockXchng / Carin AraujoPourquoi sommes-nous à l’avant-dernier rang européen, devant l’Irlande ?
L’une des raisons est l’absence quasi totale de transmission des valeurs de l’allaitement d’une génération à l’autre. En effet, l’allaitement artificiel, qui recourt principalement à des produits dérivés du lait de vache, a longtemps bénéficié d’une promotion influencée par une industrie laitière puissante, en France comme en Irlande, et par l’image positive du progrès technologique.
Divers autres facteurs, économiques, socioculturels ou psychologiques, participent au choix des Françaises.
On observe, par exemple, que les femmes qui allaitent le plus sont celles qui sont les plus âgées et qui ont des niveaux d’éducation et socio-économique supérieurs. On constate également que des croyances erronées perdurent : le lait maternel ne suffirait pas à la nutrition du bébé ; il abîmerait les seins (or seule la variation rapide du volume des seins peut engendrer l’apparition de vergetures) ; il favoriserait la dépendance de l’enfant ou l’exclusion du père (alors que ce dernier a beaucoup d’autres occasions d’interagir avec son bébé).
D’autres positions agissent en défaveur de l’AM : donner le sein en public paraît impudique (alors qu’on montre ses seins sur la plage !) ; l’AM serait incompatible avec le travail (ce sont pourtant les femmes au foyer qui allaitent le moins) ; il serait douloureux (les douleurs sont rares et viennent très souvent d’une mauvaise position que l’on peut corriger) et plus contraignant que l’usage du biberon (les enquêtes montrent clairement qu’il n’en est rien).
En outre, l’AM a été présenté par les féministes égalitaristes (qui prônent l’égalité des sexes) comme tendant à maintenir la femme prisonnière de sa fonction maternante. Ne nécessitant aucune dépense, il a aussi pâti du consumérisme qui incite, en particulier dans les milieux populaires, à accompagner d’accessoires matériels l’événement de la naissance.
Il est possible, néanmoins, de modifier les comportements de la population française en renforçant les facteurs qui font le succès de l’AM dans les pays où il est pratiqué par presque toutes les femmes : information du public, développement de réseaux de soutien, formation des acteurs de santé, application stricte du Code international sur les substituts de lait, allongement du congé de maternité, valorisation de l’image de la femme allaitante…
(1) Enquête nationale périnatale 2003. Ministère des solidarités, de la santé et de la famille et Inserm.
(2) DREES (Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques), 2002
• Leche League France : information et soutien pour l'allaitement maternel
• Institut des formations Co-naitre
• Société Européenne pour le Soutien à l'Allaitement Maternel
• Santé et Allaitement Maternel
Pour étudiants et lecteurs avertis :
• H.A.S. (Haute autorité de santé, anciennement Anaes, Agence nationale d'accréditation et d'évaluation en santé). Allaitement maternel : mise en œuvre et poursuite dans les six premiers mois de vie de l'enfant (2002).
• Gojard S., Approche sociologique de l’allaitement (Cahiers de maternologie, vol. 19, pp. 39-44, 2002)
• Beaudry, M., Chiasson, S. & Lauzière, J., Biologie de l'allaitement. Le sein, le lait, le geste (Presses Universitaires du Québec, Canada, 2006)
• Delahaye, M.-C., Tétons et tétines. Histoire de l'allaitement (éditions Trame Way, Paris, 1990)
• Didierjean-Jouveau, C.-S., L’allaitement maternel (éditions Jouvence, La Flèche, 2003)
• Knibiehler, Y., L’allaitement et la société (Recherches féministes, vol. 16, n°2, p. 11-33, 2003)
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