nutrition : ensemble des processus d’assimilation des aliments par l’organisme
alimentation : manière de se nourrir, incluant la sélection des aliments, leur préparation et les conditions (moment, lieu, contexte) de leur ingestion
nutriment : composé organique ou minéral dont l’assimilation est indispensable à la survie d’un organisme. Les glucides, les lipides, les protéines, les vitamines et les minéraux (sodium, calcium...) incluant les oligo-éléments (fer, zinc, etc.) sont des ensembles de nutriments.
Jean Louis LAMBERT ©Annie LambertComment notre alimentation évolue-t-elle ?
Jean-Louis Lambert : L’alimentation structurée par des repas
réguliers demeure très majoritaire dans les pays de culture latine,
mais de nombreux facteurs favorisent le développement de pratiques
moins normalisées : le grignotage et les sandwichs, notamment.
La réduction de la taille des familles, la moindre importance de la
vie de groupe, l’augmentation du salariat féminin, les déplacements
professionnels plus fréquents et l’essor des activités de loisir poussent
à se nourrir individuellement et à réduire le temps consacré aux
activités alimentaires ; lorsque le niveau de vie augmente, ce temps
diminue davantage encore. La part des revenus consacrés aux
dépenses alimentaires décroît également : moins de 20 % en France,
actuellement, contre 33 % en 1960.
Si l’évolution de l’offre alimentaire suit ces tendances, elle les
favorise aussi. Les progrès des procédés industriels de fabrication et
de conditionnement permettent en effet de proposer des produits
toujours plus élaborés, variés, rapides à préparer par soi-même ou par
les restaurateurs ; ceux de la distribution les rendent plus accessibles :
distributeurs automatiques, livraison ambulante, au travail, à domicile,
dans les transports, dans les stations services...
Après l’essor du prêt-à-porter, nous sommes ainsi entrés dans l’ère
du « prêt-à-manger ».
Pourtant, malgré des influences anglo-saxonnes importantes, le
« modèle français » persiste : des repas réguliers, variés et équilibrés,
les plaisirs de la cuisine et de la table, la convivialité et l’intérêt pour
les produits « de terroir » demeurent des valeurs prépondérantes dans
les conduites alimentaires des Français, même si les
préoccupations de santé ont un impact grandissant, particulièrement
dans les classes aisées et chez les femmes.
Pourquoi nous est-il difficile de nous alimenter sainement, malgré l’abondance de denrées variées ?
J.-L. L. : L’urbanisation et la réduction des espaces de vie,
l’automatisation des transports et des productions, la croissance
du secteur tertiaire et du temps libre entraînent, en moyenne, une
diminution des dépenses physiques, et donc de nos besoins d’apport
énergétique. Pour la première fois dans notre histoire, nos ressources
alimentaires sont devenues bien supérieures à ces besoins.
Or, lorsqu’ils sont confrontés à une situation inédite d’abondance,
les humains tendent à manger plus que nécessaire et à grossir.
Une explication de ce phénomène est que leurs émotions primaires ne
disparaissent pas avec la pénurie : ils ont encore « peur de manquer »
et restent attirés par les denrées très énergétiques, riches en saveurs
sucrées ou en lipides. Dès que leur niveau de vie le leur permet,
ils délaissent les aliments d’origine végétale, souvent propices à la
sensation de satiété, qui « remplissent bien le ventre », au profit de
produits d’origine animale, plus coûteux et plus gras.
C’est ainsi que les cas d’obésité se multiplient dès que les populations
sortent du seuil de pauvreté. En Occident, ce phénomène s’est étendu
depuis 50 ans aux classes moyennes puis aux classes populaires ; il se
produit actuellement dans les pays en développement.
Après avoir pris conscience des risques sanitaires (de maladies cardiovasculaires
et de diabète, notamment) liés à ces excès, les classes aisées
cherchent à infléchir leurs comportements. Elles rééquilibrent alors les
rations, développent le modèle du « moins manger pour vivre mieux et
plus longtemps », suivent des régimes diététiques, se retournent vers
les produits d’origine végétale prônés par les nutritionnistes.
Par ailleurs, la tendance du prêt-à-manger éloigne les consommateurs
des systèmes de production : ils ne savent plus d’où viennent leurs
aliments ni comment ils sont faits ; l’industrialisation et les innovations
les inquiètent. C’est ce qui explique en bonne partie la demande
actuelle « de naturel » et l’attrait des produits bio.
Quels sont les principaux objectifs et difficultés des sciences de l’alimentation ?
J.-L. L. : Les spécialistes de santé ont comme priorités de mieux connaître
les aliments, le métabolisme qui permet à notre corps de les transformer, et
surtout de prévenir le développement de pathologies liées à une alimentation
excessive ou déséquilibrée. à cette fin, le PNNS (Programme national Nutrition
Santé) lancé en 2001 vise à instaurer des recommandations globales à
l’ensemble de la population.
Les industriels et les restaurateurs cherchent désormais à concevoir de
nouveaux produits non seulement efficaces sur le plan commercial (qualités
gustatives, aspects pratiques...) mais aussi « bons pour la santé », en réponse
aux préoccupations croissantes des consommateurs et à la pression exercée
par les institutions publiques.
En sciences humaines et sociales, les chercheurs essayent de mieux cerner les
multiples déterminants des conduites alimentaires : les facteurs économiques et
sociaux, la perception des aliments (notamment des nouveautés), la construction
culturelle des représentations liées aux aliments et des préférences des mangeurs
lors de leur enfance... Cette compréhension est difficile car l’alimentation intègre
de nombreuses facettes de la vie individuelle et collective.
Combiner ces diverses approches est nécessaire si l’on veut donner les
moyens aux mangeurs de mieux s’alimenter en acceptant de changer leurs
comportements. Mais, pour diverses raisons, comme la structuration cloisonnée
des enseignements et des recherches, les approches pluridisciplinaires ne sont
pas encore légion. Le pôle nantais « Alimentation et nutrition » (Ponan) a été
créé en partie pour pallier ce problème.
Devrait-on s’en remettre à un médecin pour bien se nourrir ?
J.-L. L. : Le PNNS est utile, mais une approche trop centrée sur les
liens entre nutrition et santé risque de manquer d’efficacité. Par exemple,
certaines politiques (aux états-Unis, notamment) ont prôné l’idée qu’une
bonne information sur la composition des produits peut suffire à conduire
les consommateurs à faire des choix meilleurs pour leur santé, or elles n’ont
pas endigué la montée de l’obésité ; elles ont en revanche culpabilisé les
personnes obèses et accru l’anxiété générale à ce sujet.
Il serait en outre dommage qu’une large médicalisation de l’alimentation
provoque un rejet de notre gastronomie, trop riche en apparence, alors que
les Français souffrent un peu moins de surpoids que d’autres peuples des pays
industrialisés. Ce fait, que les Anglo-saxons nomment french paradox, montre
que bien s’alimenter ne nécessite pas de se restreindre scrupuleusement à
des doses de nutriments préétablies. Une telle restriction pourrait par contre
priver certaines personnes d’un choix de vie légitime et ôterait à beaucoup
d’autres l’une de leurs seules sources de plaisir quotidien.
• Le mangeur hypermoderne, François Ascher (Odile Jacob, Paris, 2005)
pour étudiants et lecteurs avertis :
• FISCHLER C., L'homnivore (Paris, Odile Jacob, 1990)
• LAMBERT J.L., POULAIN J.P., Les apports des sciences sociales et humaines à la compréhension des comportements alimentaires, La santé de l’homme (revue INPES, n° 358, Paris, mars-avril 2002)
• LAMBERT JL., Les principales évolutions des pratiques alimentaires, in Alimentation et culture (revue Champs Culturels, DGER, Ministère de l’agriculture, n° 20, 2006, pp. 18-21)
• MONTANARI M., La faim et l’abondance. Histoire de l’alimentation en Europe, (Paris, Seuil, 1995)
• POULAIN J.P., Sociologies de l’alimentation (Paris, PUF, 2002)
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