Quinze ans de travaux menés à travers
le monde auront été nécessaires pour
mettre au point Alice (A Large Ion Collider
Experiment), un dispositif de 10 000 tonnes
installé sur le plus grand collisionneur de
particules jamais construit : le LHC (Large
Hadron Collider), inauguré au Cern(1) en 2008.
Alice est destiné à détecter la « soupe » de
quarks et de gluons qui aurait existé quelques
microsecondes après le Big Bang. Plus de mille
physiciens de 86 laboratoires situés dans 29
pays travaillent ensemble sur ce projet !
Plus de 1 000 collègues
À Subatech(2), l’un des 7
laboratoires français
participants, Christelle Roy,
directrice adjointe et
chargée de recherche
CNRS, est responsable
de la construction et
de l’installation de l’un
des deux détecteurs
d’Alice conçus par l’équipe
« Plasma », constituée d’une
quinzaine de personnes.
« Je travaille à distance presque chaque jour avec des scientifiques russes, américains, italiens... indique Christelle. L’association de tant de personnes d’origines, de cultures et de religions différentes est impressionnante et enrichissante mais on s’habitue vite à ce cadre cosmopolite : les frontières sont rapidement gommées dans notre métier ; il faut seulement apprendre à interagir en anglais via différents moyens de communication tels qu’Internet, pour l’échange quotidien de courriels, ou les visioconférences, car on ne peut se rendre à toutes les réunions. Comme il est impossible de réunir mille personnes pour discuter d’un point précis, des comités restreints sont chargés de prendre des décisions qui sont ensuite expliquées et discutées par l’ensemble des collaborateurs.»
Diego Stocco, post-doctorant
italien, a rejoint récemment
Subatech afin de poursuivre
ses travaux de thèse consacrés
à l’élaboration de programmes
informatiques d’analyse des détections
de particules. « Outre l’anglais, nous parlons tous un même langage, celui de la physique, précise-t-il, et les minces différences de formation qui existent entre nous sont souvent bénéfiques. Par exemple, les mesures effectuées par un spectromètre comportent des erreurs systématiques ; la combinaison de plusieurs méthodes de calcul, dont les habitudes d’utilisation varient parfois d’un pays à l’autre, permettra d’augmenter la précision des mesures. »
Scientifiquement solidaires
Le bon déroulement de la collaboration
nécessite des rencontres, donc des voyages.
Christelle se souvient des siens à travers
l’Europe, aux États-Unis, en Chine, en Russie...
« Ces déplacements laissent une petite place à la découverte d’un pays, mais il ne s’agit pas seulement de culture : on découvre aussi les problèmes auxquels les chercheurs sont confrontés localement. En Russie, les budgets accordés par l’État sont quasi inexistants et les moyens manquent ; malgré leurs difficultés, nos collègues russes travaillent de manière tout à fait performante. Aux États-Unis, j’ai été étonnée de voir combien les chercheurs s’attachent à valoriser et à remercier leurs équipes d’ingénieurs et de techniciens. Là-bas, il n’existe pas de contrat à vie ; tout le monde a un statut précaire. Finalement, nous sommes relativement privilégiés en France. Connaître les problèmes des autres renforce la solidarité, même si une forme de concurrence entre laboratoires pourra apparaître quand viendra le temps de la publication des résultats. »
La solidarité est l’une des clés de réussite
d’une entreprise aussi complexe : « Le bon fonctionnement d’un détecteur dépend de la qualité de pièces fabriquées en France, en Inde, en Russie, en Chine... Si une équipe subit un échec, c’est tout le projet qui en pâtit », souligne Christelle. Aussi, lorsque
certains participants manquent de moyens
dans leurs pays, l’entraide s’exprime. À titre
d’exemple, Subatech accueille régulièrement
des chercheurs étrangers quelques semaines,
grâce aux crédits du CNRS.
Selon Diego, le gigantisme exceptionnel des
projets liés au LHC a également pour effet
d’effacer une forme de hiérarchie : « Quel plaisir de discuter dans un couloir avec un physicien réputé qu’on n’avait jamais rencontré ou qu’on n’aurait pas osé aborder dans un congrès ! Je mesure mieux, ainsi, combien la passion de la physique nous lie tous »
(1) Organisation européenne pour la
recherche nucléaire, située près de Genève
(2) unité mixte de recherche de l’École des mines de Nantes, l’Institut national de physique nucléaire et de physique des particules du CNRS (IN2P3) et l’Université de Nantes.
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