Le paradoxe d’Allais

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On vous propose de jouer gratuitement à la roulette (37 numéros, de 0 à 36). Il faut choisir entre les tickets de loterie A et B, puis entre C et D :

A : 1 000 € pour tous les numéros ;

B : 5 000 € du n°1 au n°3, 1 000 € du n°4 au n°36, rien sinon ;

C : 1 000 € du n°0 au n°3, rien sinon ;

D : 5 000 € du n°1 au n°3, rien sinon.

Que feriez-vous ?
La majorité répond A, offrant un gain sûr, puis D car l’espérance de gain est supérieure à celle de C et les chances très voisines. Cependant, C et D sont déduits de A et B en remplaçant « 1 000 € du n°4 au n°36 » par « rien du n°4 au n°36 ». En conséquence, le choix cohérent, rationnel, est A et C, ou B et D.

Or le choix majoritaire est A et D, d’où le paradoxe qui a conduit à de nouveaux modèles comportementaux moins stricts sur la cohérence des choix.

Tradition contre innovation

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Régis DUMOULIN, Professeur à l’Université d’Angers, chercheur au Granem

L’innovation est souvent considérée, dans les pays développés, comme une source majeure d’avantages sur la concurrence, surtout celle des pays émergents, plus spécialisés dans la production à bas coût que dans la création. Cette idée dominante peut faire oublier qu’innover nécessite d’investir lourdement dans le suivi de la concurrence et dans le développement technologique, et que le consommateur cherche souvent une « valeur sûre » appuyée sur l’histoire et le savoir-faire d’une entreprise. Il existe ainsi des tensions entre innovation et tradition que le Granem cherche à comprendre dans le secteur de la lutherie en analysant le marché mondial et en menant des entretiens auprès de professionnels.

La question première concerne l’évolution des instruments de musique. Par exemple, pourquoi les standards du violon (les matériaux, les formes, la sonorité) se sont-ils fixés avec le grand luthier italien Stradivarius, au XVIIIe siècle, tandis que ceux des arts plastiques comme le design mobilier n’ont cessé d’évoluer ? Le patrimoine constitué par ces canons est issu d’un âge d’or de la lutherie désormais révolu mais qui continue pourtant de dicter la valeur d’un instrument.

Le métier de luthier est également responsable du peu de recherche ou d’appropriation de technologies nouvelles : l’analyse des programmes des écoles de lutherie montre que celles-ci sont tournées vers la réplication et la réparation d’instruments anciens ; perpétuer la tradition est un gage de qualité et de reconnaissance ; tenter d’innover marginalise.

Cependant, l’arrivée d’une offre massive d’instruments asiatiques de bas prix (grâce à de faibles coûts de main d’oeuvre, des productions de série, des techniques robotisées de coupe et d’assemblage) a commencé de déstabiliser le monde de la musique : les consommateurs à la recherche de qualité se tournent désormais vers les firmes qui font référence au passé ou vers le marché de l’occasion où l’ancienneté est un gage de qualité.

Comprendre l’importance de la tradition au travers des mythes fondateurs et des rigidités professionnelles permet d’expliquer pourquoi d’autres secteurs économiques (le vin, le parfum, la gastronomie... et même les fast-foods) subissent peu, comme la lutherie, la « dictature de l’innovation ». Enfin, si ce type d’approche peut servir à évaluer l’opportunité commerciale d’une innovation, il permet aussi et surtout d’en saisir l’utilité sociale, c’est-à-dire le point auquel les consommateurs en ont réellement besoin.

DOSSIER
Les richesses de l'économie

Analyse de la concurrence et de la décision

Expérimenter en économie

Serge BLONDEL, Professeur, responsable du master « Stratégies des entreprises de la filière végétale » et chercheur à l’UMR Granem, Groupe de recherche angevin en économie et management (Université d’Angers/Institut national d’horticulture et de paysage). serge.blondel@univ-angers.fr

Au début des années 90, j’ai débuté dans l’économie expérimentale (EE) sans le savoir, voulant simplement tester des modèles. Ce côté confidentiel de l’EE était surprenant car son premier résultat célèbre, le paradoxe d’Allais, a été obtenu en France dès les années 50. L’astuce de Maurice Allais avait été de « piéger » de grands économistes, comme Paul Samuelson, en obtenant d’eux des choix incohérents avec la rationalité face au risque. Cependant, l’intérêt est retombé jusqu’aux travaux de psychologues dans les années 70. Le champ de l’EE s’est alors précisé : mener des études en univers contrôlé, pour des résultats reproductibles, scientifiquement prouvés. Par exemple, vous voulez mesurer l’aptitude à coopérer ? C’est souvent impossible avec les observations de la vie courante, d’où l’intérêt de l’EE.

Des roses ou des tomates ?

Par exemple, l’une de nos expériences a testé l’individualisme supposé des horticulteurs, nettement moins organisés que d’autres agriculteurs. Vingt-quatre horticulteurs, puis 24 arboriculteurs et maraîchers ont participé à la même expérience. Leurs gains dépendaient de leurs décisions : cela incite à donner des réponses sincères et évite les réponses « idéales », par exemple en endossant des rôles de citoyens modèles.

Une décision nous intéressait surtout : le partage de 10 euros entre x euros multipliés par 2, le tout étant conservé individuellement, et 10-x euros, multipliés par 10, ce produit allant dans un pot commun aux 24 joueurs. Chaque joueur gagnait ainsi 2x euros, plus le vingt-quatrième du pot commun. La stratégie individualiste consiste à tout garder (x =10) car chaque euro conservé en rapporte deux, alors qu’il rapporte individuellement 42 centimes (10/24) dans le pot commun. Mais avec ce raisonnement, les gains sont pour chacun de 20 euros, alors qu’une coopération générale (tout mettre dans le pot commun) offrirait 100 euros, d’où un dilemme. Le somme x, de 0 à 10, mesure donc l’individualisme.

Est-ce que les horticulteurs jettent des tomates (x élevé) et les autres agriculteurs offrent des roses (x faible) ? Non, il n’y a pas de différence : l’individualisme apparent des horticulteurs est dû aux conditions plus concurrentielles de leur marché, et non à leur comportement intrinsèque.

Une méthode courante aujourd’hui

Le développement de l’EE a accompagné celui de l’économie comportementale, qui modifie les modèles économiques (cf. article "La quête de l'équilibre) en y intégrant des traits psychologiques. Par exemple, les gens ont de l’aversion aux pertes (une perte fait plus de mal que ne fait de bien un gain de même niveau), ce qui conduit à la répugnance pour le risque de perte financière (cf. la brève intitulée "Quand la finance s'emmêle). Pour leurs travaux en EE et en économie comportementale, l’économiste Vernon Smith et le psychologue Daniel Kahneman ont reçu le Nobel d’économie en 2002. Depuis, les applications se multiplient (systèmes d’enchères, problèmes de négociation, achat de nouveaux produits...) ; l’EE n’intéresse plus seulement les théoriciens, mais de plus en plus les entreprises et les décideurs publics.

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