Les analyses économiques présentent
souvent le marché comme une
organisation naturelle où les rapports entre
l’offre et la demande d’un bien ou d’un
service déterminent un prix qui exprime
alors la valeur de ce produit. Dans un
marché concurrentiel, les prix des produits
d’une même catégorie devraient varier en
proportion de leurs qualités respectives.
Or, le simple fait de dire qu’un produit a un
« bon rapport qualité-prix » prouve que le prix
ne reflète pas toujours la qualité.
Une construction sociale
Le fonctionnement d’un marché nécessite qu’il
y ait, en amont des transactions commerciales,
un consensus sur les critères d’appréciation
de la valeur d’un produit. Il existe donc une
construction sociale de cette valeur. Ainsi,
lorsqu’on entre dans une galerie d’art, on sait
que les prix des tableaux ne sont pas fixés
selon les mêmes règles que ceux d’un rayon
« décoration » d’une grande surface.
Sur quels critères repose la valeur d’une
oeuvre ? S’agit-il plutôt de ce que représente
cette oeuvre ? De son coût de
production ? Du savoir-faire,
du nom ou de l’originalité de
son auteur ? Cela dépend
non seulement des époques
mais aussi des milieux
artistiques concernés :
entre un ready-made
(un objet manufacturé
mis en scène mais
non fabriqué par
son signataire)
de Marcel Duchamp (par exemple, sa fameuse
Fontaine de 1917 n’est autre qu’un urinoir
industriel sur lequel il a signé « R. Mutt »)
et l’oeuvre d’un peintre officiel de la Marine
réputé pour sa technique, les conventions de
valeur sont très éloignées l’une de l’autre ;
elles n’ont jamais été décrétées, mais tout
acteur du marché est pourtant censé les
connaître.
Des intermédiaires rarement neutres
De nombreux produits artistiques, uniques
ou rares, font partie de ce qu’on nomme
« biens d’expérience » : leurs valeurs
ne sont pas connues de la plupart des
consommateurs avant l’achat ; ces derniers
doivent s’en remettre à des avis d’experts
ou d’autres intermédiaires qu’ils pensent
être bien informés. Il en découle des
cascades d’informations entre vendeurs et
acheteurs, plus ou moins vertueuses selon les
compétences et la sincérité des intermédiaires
qui canalisent parfois la demande suivant leurs
propres intérêts (cascades « stratégiques »).
Ce dernier cas est fréquent lorsqu’un groupe
multimédia, producteur de films ou de livres,
possède aussi des journaux ou des chaînes
de télévision qui diffusent des critiques sur
ces mêmes oeuvres.
Sur le marché de l’art, les cascades
informationnelles stratégiques
découlent de l’organisation en
réseau d’acteurs leaders (grandes
galeries, commissaires-priseurs,
conservateurs, critiques,
collectionneurs...). Ces
acteurs promeuvent tels ou
tels artistes qui se trouvent
alors rapidement médiatisés
puis font l’objet d’une spéculation et d’une
forte demande, même si leurs productions ne
figurent pas parmi les meilleures du genre.
L’impact d’Internet
Le développement d’Internet est venu
bouleverser les relations de l’offre et de
la demande dans le secteur des industries
culturelles, voisin du marché de l’art, et
notamment celui des produits d’édition :
livres, CD, DVD, etc. Il donne en effet
aux consommateurs une place bien plus
centrale qu’auparavant dans le processus
de détermination de la valeur : ceux-ci sont
producteurs lorsqu’ils sont sollicités en amont
de la création pour financer les oeuvres,
diffuseurs lorsqu’ils échangent des contenus,
auteurs lorsqu’ils rendent accessibles sur le
Web leur travail d’amateur, parfois afin de se
faire repérer par des réseaux professionnels ;
ils sont aussi prescripteurs grâce aux outils
de communication comme les blogs qu’ils
développent eux-mêmes. De nouveaux
réseaux d’intermédiation apparaissent ainsi,
indépendamment des réseaux de prescription
traditionnels, donnant une chance à des
oeuvres que ces derniers n’ont pas défendues,
par méconnaissance ou par stratégie.
Ce rôle accru du consommateur conduit les maisons d’édition à réviser leurs stratégies sous peine de disparaître. Il ne touche pas de façon égale tous les secteurs économiques dans lesquels les échanges par Internet se développent, mais il mérite néanmoins qu’on évalue ses tendances dans chacun de ces secteurs afin de s’y adapter.
• Le marché de l’art contemporain, N. Moureau et D. Sagot-Duvauroux, (La Découverte, 2006)
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