Quand la finance s'emmêle...

© www.ohazar.com

Les entreprises et les particuliers investissent dans une grande variété d’actifs afin d’en retirer dans le futur de possibles bénéfices. Certains actifs sont physiques (des machines, par exemple) ; d’autres sont financiers (les actions d’une entreprise, par exemple). Pour ces derniers, les titres qui les représentent sont échangés sur des marchés financiers supposés « efficients ». Selon cette hypothèse de l’efficience des marchés, toutes les informations pouvant affecter la valeur des actifs (par exemple, l’annonce des résultats financiers d’une entreprise, une baisse du prix d’une matière première...) sont en permanence disponibles pour les investisseurs, et le prix auquel est échangé un titre reflète donc toujours la valeur fondamentale de l’actif correspondant. Imaginons maintenant que tous les investisseurs soient rationnels. Lorsqu’une information nouvelle parvient au marché, ils révisent leurs jugements sur la valeur des titres d’une manière rationnelle, et l’efficience prévaut. Or les humains ne prennent pas toujours des décisions parfaitement logiques. L’instinct grégaire, notamment, conduit certains investisseurs à se laisser influencer par autrui en ignorant une information ou le résultat d’une analyse rigoureuse ; d’autres surestiment leur capacité d’analyse des informations, achètent des titres par passion pour une entreprise, vendent des actions surévaluées dans un moment de panique, ou conservent des actions dont la valeur a chuté, simplement parce qu’ils ne veulent pas admettre qu’ils se sont trompés. Cette approche psychologique des activités financières permet de prendre en compte l’aversion des investisseurs pour les pertes. Elle a valu en 2002 le prix Nobel d’économie à Vernon Smith et à Daniel Kahneman, auteur avec Amos Tversky de la « théorie des perspectives ». En voici une illustration. On vous propose de participer à un jeu de hasard dont le gain ou la perte dépend du résultat du lancer d’une pièce de monnaie ; face, vous perdez 100 euros ; pile, vous gagnez une certaine somme. À la question « Quel devrait être ce gain pour que vous consentiez à jouer ? », la moyenne des valeurs répondues après enquêtes est de 250 euros. On considère alors que l’aversion aux pertes est 2,5 (250/100) fois plus forte que l’appât du gain. Cette théorie permet d’expliquer la tendance des investisseurs à vendre des actions dont le prix a augmenté, tout en gardant des actifs dont le prix a lourdement chuté, comme en écho à l’adage « pas vendu, pas perdu ». Ils sont en effet réticents à reconnaître des pertes (ce qu’ils feraient en vendant), mais sont plus disposés à reconnaître des gains.
Christophe VILLA, Professeur associé, responsable du département Finance d’Audencia Nantes, École supérieure de management

En complément...

• Psychologie de l’investisseur et des marchés financiers, Mickaël Mangot (Dunod, 2008)

Science, politique et bien-être

En 1930, l’économiste britannique John Maynard Keynes nous adresse un court texte, Perspectives économiques pour nos petits-enfants(1). Il constate le peu de progrès du niveau de vie moyen jusqu’au XIXe siècle, dû selon lui à la quasi-stagnation des techniques, et considère que l’Homme, grâce à l’âge « grandiose » de la science et de la technologie qui a suivi, est en voie de résoudre la majeure partie de ses problèmes de pénurie. Puis Keynes s’interroge sur l’avenir. Saurons nous envisager notre vie en dehors de la lutte pour la subsistance qui fut toujours la nôtre ? Libérés de cette contrainte, ne risquons-nous pas une dépression nerveuse générale ? Sauronsnous nous extraire de cet « état morbide et répugnant » qu’est notre amour de l’argent et nous tourner vers un autre art de vivre ? Keynes n’a certes pas anticipé l’explosion démographique mondiale et la persistance des difficultés d’accès aux richesses qui se posent au plus grand nombre, mais on peut se demander si ce dernier problème est d’ordre plutôt économique (la lutte contre la rareté), plutôt politique (le traitement des inégalités) ou plutôt sociétal (le changement de mode de vie). Les questions de Keynes nous invitent à nous demander si le système de pensée à la source des théories économiques dominantes est compatible avec la nouvelle politique de civilisation(2) que nombre d’entre nous appellent de leurs voeux, pour notre bien-être comme pour celui de nos petits-enfants.

Jean-Pierre BRÉCHET, Professeur à l’IEMN-IAE, Institut d’économie et de management de Nantes - Institut d’administration des entreprises, et chercheur au Lemna, Laboratoire d’économie et de management de Nantes-Atlantique (Université de Nantes)

En complément...

• (1) Essais sur la monnaie et l’économie, Payot,1971

• (2) Pour une politique de civilisation, Edgar Morin (Arléa, Paris, 2008)

DOSSIER
Les richesses de l'économie

 Brèves économiques

par Christophe Villa et Jean Pierre Bréchet

Têtes chercheuses ©2007 | mentions légales | contactez nous | page d'accueil | Réalisation : Intelliance 2007