DOSSIER
Les richesses de l'économie

Économie du travail

Aider l'État à aider

La modélisation économique est un moyen d’investigation essentiel dans le choix des politiques de lutte contre le chômage.
par François LANGOT, Professeur, directeur du Gains, Groupe d’analyse des itinéraires et niveaux salariaux (CNRS/Université du Maine). http://www.univ-lemans.fr/~flangot/

Si le chômage n’est pas réductible totalement à cause du temps nécessaire pour trouver un emploi en adéquation avec ses compétences, un nombre élevé de chômeurs traduit cependant un dysfonctionnement du marché du travail. Il faut donc, outre des formations professionnelles adaptées au marché du travail, que celui-ci soit régulé par des politiques économiques publiques. Les économistes du travail peuvent non seulement évaluer ces politiques mais aussi les inspirer en apportant des réponses à des questions telles que celles-ci : Comment la Banque centrale européenne peut-elle réduire le chômage ? Comment conserver en Europe des emplois pour les moins qualifiés ? Comment redonner une place aux seniors dans les entreprises ? Quelle assurance-chômage permet de maintenir un bon niveau de vie tout en incitant à la reprise d’emploi ?

Diagnostiquer l’impact d’une politique

Pour ce faire, l’économiste doit partir de l’observation de données statistiques afin de détecter les effets des mesures en vigueur. L’analyse des données consiste notamment à comparer le devenir d’un ensemble de personnes ayant bénéficié d’une politique et celui d’un autre ensemble qui n’en a pas bénéficié. Par exemple, si la politique est appliquée uniformément à toute la population d’une même région, alors ce sont les différences interrégionales qui vont permettre d’évaluer son impact.

Cette analyse statistique permet de diagnostiquer l’efficacité d’une politique. Est-ce suffisant ? Non : même si la politique semble efficace, le décideur public doit toujours se demander comment l’optimiser. L’économiste a alors recours à un deuxième instrument d’analyse : un modèle théorique macroéconomique (voir page 8) lui permettant de prévoir l’incidence d’une nouvelle politique. Il construit d’abord un modèle qui cherche à reproduire, en fonction des règles de la politique en vigueur, les statistiques utilisées lors du diagnostic. Le modèle est validé si les données calculées sont suffisamment proches des données observées. L’économiste est alors en mesure de prévoir les impacts de différentes règles alternatives puis, en fonction des résultats, de proposer la réforme qui semble la meilleure. Voici deux exemples sur lesquels notre équipe a travaillé(1).

Proposer des mesures alternatives

Dans les pays industrialisés, les changements technologiques des années 1980 ont fragilisé la position des employés peu qualifiés, certaines de leurs tâches pouvant désormais être effectuées par des robots ou dans des pays où les coûts de main d’oeuvre sont moindres. Avant que les nouvelles générations, mieux formées, ne remplacent les anciennes, des politiques ont dû être mises en place pour que les moins qualifiés ne soient pas exclus du marché du travail. La politique décidée en France, en 1996, a alors consisté à réduire les charges pesant sur les emplois rémunérés moins de 1,3 fois le salaire minimum. Nos travaux indiquent qu’elle a réduit en effet de 2 points le taux de chômage des peu qualifiés. Le moindre coût du chômage permet de compenser la baisse des recettes liées à l’allègement des charges.

Cependant, cette politique a un coût : outre la baisse des recettes liées aux charges, elle fait augmenter la proportion d’emplois de très bas salaires, qui sont parmi les moins productifs. Il est alors montré qu’une réduction des charges sur un intervalle de salaires plus large aurait, pour un même coût budgétaire, une efficacité plus grande sur la production globale, avec un peu moins d’emplois sauvés mais une productivité moyenne accrue.

Par ailleurs, la France est l’un des pays de l’OCDE(2) où le taux d’emploi des seniors (55- 64 ans) est le plus faible, où l’on prend sa retraite le plus tôt et où les pensions de retraite sont les plus élevées. Nos travaux montrent qu’une politique consistant à augmenter les pensions, pour ceux qui choisiraient de ne partir qu’après 65 ans, permettrait d’accroître de 23 points (de 19 à 42%) le taux d’emploi des 60-64 ans. Sachant qu’il faut avoir un travail pour bénéficier de ces pensions plus élevées, davantage de quinquagénaires sans emploi seraient alors incités à en retrouver un. Le taux d’emploi actuel des 55-59 ans serait alors accru de 13 points.

L’idée reçue selon laquelle « les vieux laissent la place aux jeunes » peut laisser croire que cette augmentation réduirait le nombre d’emplois disponibles pour les plus jeunes. Au contraire, comme tend à l’étayer le graphique ci-dessous, le surplus d’activité économique qui en résulterait aurait un effet positif sur toutes les catégories d’âges.

(1) travaux réalisés par S. Adjemian, A. Chéron, F. Langot, S. Ménard, E. Moreno-Galbis, T. Sopraseuth et Y. Zénou (enseignants-chercheurs du Gains) et financés par des ministères des gouvernements français et belge, par la Commission européenne, la Banque centrale européenne et la Banque de France

(2) Organisation de coopération et de et de développement économique, qui regroupe 30 pays industrialisés

Taux d'emploi des hommes dans des pays de l'OCDE, en 2006 - source OCDE / Calcul du gains
En complément...

Pour les étudiants et chercheurs :

• S. Adjemian, M. Darracq Pariès and F. Smets A Quantitative Perspective on Optimal Monetary Policy Cooperation between the US and the Euro Area, European Central Bank Working Paper, 2008.

• J.O. Hairault, F. Langot and T. Sopraseuth « The Pre-Retirement Job Search: A Basic Explanation of the Older Worker Employment», Journal of European Economic Association, 2008 à paraître

• A. Chéron, J-O Hairault and F. Langot « A Quantitative Evaluation of Payroll Tax Subsidies for Low-Wage Workers: An Equilibrium Search Approach » Journal of Public Economics, 2008.

• E. Moreno-Galbis and H. Sneessens “Low-Skilled Unemployment, Capital-Skill Complementarity and Embodied Technological Progress", Louvain Economic Review, 2007.

• S. Menard, "Optimal unemployment insurance with non-separable preferences," Economics Letters, 2006.

• Ballester, C., Calvó-Armengol, A. and Y. Zenou, « Who's who in networks. Wanted: the key player », Econometrica, 2006.

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