La mondialisation actuelle s’accompagne, un peu paradoxalement,
du développement d’organisations locales « en cluster ». Le cluster
est une mise en réseaux de différents agents économiques d’un
même territoire (entreprises, centres de recherche et de formation,
collectivités, services de l’État et institutions financières). Il vise
essentiellement à accroître les parts de marchés des entreprises sur
les marchés internationaux.
Pour l’économiste, il s’agit de dégager les facteurs de succès de ce
type d’organisation. L’étude des clusters fait apparaître la nécessité
d’acquérir des avantages concurrentiels à partir d’une spécialisation
portant non seulement sur les produits (des offres originales et
adaptées à des demandes diverses) mais aussi sur une organisation
qui ne se résume pas à une seule mise en commun de moyens.
Produire des biens ou des services de bon rapport qualité-prix ne
suffit pas, en effet, pour être pleinement compétitif, il faut aussi
maîtriser et peser sur les informations qui circulent sur les marchés
internationaux. Cela nécessite des réseaux formels (une organisation
très structurée, comme un pôle de compétitivité), des réseaux
informels (conviviaux), des techniques de lobbying (d’influence des
clients, fournisseurs, partenaires ou concurrents) et une protection du
patrimoine immatériel, notamment via le dépôt de brevets.
Il s’agit aussi de comprendre comment un cluster dynamise l’économie
d’une région. Un facteur clé est défini par le concept de proximité
organisée, qui dépasse largement celui de proximité géographique :
il peut reposer aussi bien sur le partage de valeurs, telles qu’une
identité ou un savoir-faire régional, que sur des accords spécifiant le
mode de coopération d’entreprises concurrentes (comme le partage
de moyens techniques) ou le partage des retombées d’innovations
créées en commun.
L’étude des clusters permet d’aider à la structuration de pôles de
compétitivité comme Végépolys. Ce pôle angevin est voué à favoriser
la mise en oeuvre de projets de recherche et d’innovation communs
à différents acteurs du secteur végétal, notamment afin de proposer
des produits de grande qualité sur les marchés internationaux. Il
doit être structuré de façon à permettre aux acteurs de coopérer
efficacement, et donc de s’adapter à son organisation formelle.
Une difficulté majeure rencontrée dans la mise en place de Végépolys a été de rendre compatible ce réseau formel avec les fonctionnements de réseaux déjà existants au sein de 8 filières. Par exemple, dans la filière horticole, ce fonctionnement est souvent fondé sur des liens informels entre des familles installées de longue date en Anjou. L’inscription des horticulteurs dans la logique du pôle est de ce fait moins aisée que celle des maraîchers, dont les relations reposent surtout sur des contrats écrits portant, par exemple, sur la mise en commun de moyens logistiques. Une fois ces différences comprises, il devrait être plus facile pour le pôle d’accompagner chaque acteur dans ses coopérations.
La science économique dominante fonde
ses raisonnements sur le comportement
individuel, d’un côté, et sur le fonctionnement
« du marché », de l’autre, mais elle accorde peu
d’importance à l’entre-deux, c’est-à-dire à la façon
dont se construit l’action économique collective
au sein d’organisations telles que les entreprises.
Cette construction est réalisée au travers d’une
multitude d’initiatives originales et de modes
d’organisation ou de gestion, dans des contextes
politiques, juridiques ou sociaux également très
différents de par le monde.
L’analyse de l’émergence et de la dynamique
d’entreprises sur le terrain est ainsi essentielle
à la compréhension de la réalité de l’économie.
Elle nécessite souvent des collaborations
pluridisciplinaires.
Nous avons par exemple montré, grâce à des travaux
impliquant des sociologues, des économistes et des
gestionnaires dans la région des Pays de la Loire,
que le secteur des services à domicile aux personnes
âgées est né dans le monde civique et religieux sous
des formes associatives diverses, tandis que l’état et le
marché se sont montrés défaillants pour subvenir aux
besoins de ces personnes.
Nous nous sommes aussi penchés avec des
chercheurs de l’Inra (Institut national de la
recherche agronomique) sur les difficultés de
structuration des filières de l’agriculture biologique
(AB). L’enjeu est important car il s’agit de pouvoir
aider les entrepreneurs ou les entreprises en place
à se développer, et parfois à se convertir à l’AB.
Et cela ne va pas de soi : il faut se doter de labels ou
de signes de reconnaissance à l’échelle nationale
ou européenne, bénéficier de soutiens publics ou
privés, s’organiser en coopératives ou en filières,
développer les circuits commerciaux, etc.
Nous engageons actuellement des recherches pluridisciplinaires, à l’échelle régionale et nationale, portant sur le développement de l’agriculture alternative et sur des circuits courts de distribution qui associent producteurs et consommateurs, ainsi que sur le développement des activités culturelles à Nantes. La connaissance de tels phénomènes ne peut être acquise par la seule mobilisation de la science économique dominante et du traitement statistique, même si celui-ci peut s’avérer utile. Il faut aussi prendre la mesure du fait que nous vivons dans un monde d’organisations, dans un univers pétri de règles et d’expressions de pouvoirs publics et privés. Les choix et les pratiques des organisations locales, nationales ou multinationales pèsent en effet lourdement sur les formes que prennent concrètement les activités économiques.
• Les cinq capitalismes, Bruno Amable (Seuil, Paris, 2005)
Pour les étudiants et chercheurs :
• « Un quasi-manifeste institutionnaliste », par Alain Caillé, Editions La Découverte, Revue du Mauss, 2007/2, n°30, p. 33-48, disponible en ligne sur CAIRN.
• Pour une présentation de synthèse de la théorie de la régulation sociale de J.-D. Reynaud : Bréchet J.-P., « Le regard de la théorie de la régulation sociale de Jean-Daniel Reynaud », Revue Française de Gestion, 2008/34, n°184, p. 13- 5.
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