DOSSIER
Les richesses de l'économie

Géographie et développement durable

Un paysage de valeurs

par Aude Nuscia TAÏBI, Maître de conférences à l’Université d’Angers, chercheur à l’unité mixte de recherche ESO-Carta(1), et Mohamed El Habib BARRY, doctorant au Leesa, Laboratoire d’études environnementales des systèmes anthropisés (Université d’Angers) (1) Espaces géographiques et sociétés (CNRS/universités de Rennes 2, de Nantes, de Caen, d’Angers et du Maine) - Centre angevin de recherche sur les territoires et l’aménagement

La prise en compte des points de vue, des savoirs et des usages ainsi que la participation active des populations est devenue incontournable dans les projets de développement durable (DD). La viabilité de ces projets requiert en effet que les populations concernées y adhèrent pleinement, mais cette mobilisation se révèle souvent défectueuse dans la pratique, pour plusieurs raisons.

Des divergences de vues ou d’intérêts

En premier lieu, la notion de DD et celle de participation ont des sens très variables selon les individus ou les institutions. La première décline divers degrés d’exigence et de durabilité (on dit aussi « soutenabilité »). Grosso modo, le degré « très faible » généralement adopté par les économistes néoclassiques (cf. article "La quête de l'équilibre), ignore la possibilité de dégradation des ressources irréversible et dommageable pour l’Homme ; le degré « faible », majoritaire, accepte les dégradations environnementales ou sociales dès lors que des investissements compensatoires (indemnités de chômage, stations d’épuration...) ont été effectués ; le degré « fort » ne se satisfait pas de telles compensations et veut conserver les écosystèmes actuels ; le degré « très fort », se veut moral en ajoutant au précédent un « droit de la Nature » et prône l’arrêt de la croissance.

En second lieu, outre les problèmes liés à l’histoire politique du pays ou de la région ainsi qu’aux moyens financiers et humains, la mise en oeuvre du DD est souvent limitée par le système de la démocratie représentative : l’avis majoritaire à un niveau national est parfois contraire à l’avis majoritaire local, et certains groupes sociaux, mal représentés, sont peu enclins à participer (tels les jeunes adultes occidentaux, par exemple). Elle bute aussi sur l’attitude « pas dans mon jardin » de plus en plus répandue : on reconnaît la nécessité d’une décharge pour gérer les déchets mais on refuse qu’elle soit implantée près de chez soi.

Le fossé entre tradition et changement

Des travaux en cours portant sur le parc national du Diawling, dans le delta mauritanien du fleuve Sénégal, éclairent le problème de la disparité des points de vue. Ce parc a été créé en 1991 pour remédier à la dégradation du milieu et à la disparition induite d’activités socio-économiques après la construction de deux barrages destinés à réguler le débit du Sénégal. Il visait à concilier la restauration de l’environnement, grâce à l’inondation artificielle d’une partie du delta, et un développement local fondé sur la collaboration de la population à la gestion du parc.

Or, la série d’enquêtes et d’entretiens que nous avons menée méthodiquement montre que la perception du territoire et de son exploitation varie au sein d’une même communauté, notamment selon le sexe, l’âge ou le métier. Elle permet ainsi de comprendre pourquoi, à l’exception des pêcheurs takhredient, les différents groupes de la population, en particulier les éleveurs, ont peu collaboré au projet, risquant alors de le faire échouer. L’acceptation de nouvelles formes de gestion ne sont en effet pas aisées pour des populations qui ont toujours puisé ce dont elles avaient besoin dans les ressources naturelles locales, dont la gestion traditionnelle possède à leurs yeux des bienfaits déjà prouvés.

Redorer son paysage

Dans la région Tadla-Azilal, au Maroc, un projet franco-marocain d’atlas des paysages, auquel notre unité participe, vise à inventorier les éléments paysagers et à analyser leur perception par les habitants. Très marginalisé sur le plan économique et politique, enclavé et soumis à une forte dégradation de la végétation et des sols, ce territoire montagneux connaît un exode important. Des tentatives de revalorisation sont menées actuellement via le développement du tourisme et la création d’un géoparc (avec une mise en valeur de particularités géologiques) mais l’efficacité de ces démarches est douteuse. Les enquêtes montrent en effet que les populations ne perçoivent plus leur espace comme « digne d’être vécu ». Or, sans leur participation convaincue, une valorisation touristique paraît d’emblée vouée à l’échec.

Il est toutefois possible que la meilleure connaissance des paysages issue de la réalisation de l’atlas ravive l’intérêt des habitants du Tadla-Azilal pour leur région et inspire alors une politique adaptée d’aménagement et de revalorisation économique.

En complément...

Démocratie participative

Parc National du diawling en Mauritanie

Géoparcs en Suisse

Pour les étudiants et chercheurs :

• Hamerlynck O., 1996. Plan de gestion du Parc National du Diawling et de sa zone périphérique 1996-2001, Mauritanie, PND, UICN, 63 p.

• Hamerlynck O., Duvail S., 2003 - La restauration du delta du fleuve Sénégal en Mauritanie- Série bleue viii, UICN, Gland, Suisse et Cambridge RU, 88 p

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