Contrer la crise

Fabien TRIPIER, Professeur à l’IEMN-IAE, chercheur au Lemna (Université de Nantes

Comment éviter que la crise apparue en 2008 se termine en une dépression grave et durable comme celle des années 1930 ?

Pour atteindre cet objectif, l’économiste cherche à mieux comprendre les mécanismes des crises grâce à des modèles mathématiques capables de rendre compte de l’évolution de certaines grandeurs macroéconomiques, notamment lors des années 30. Cela pourra conduire à orienter les politiques actuelles de façon à éviter que ces mécanismes ne se remettent en place.

Par exemple, pendant les années 30, il semble que la déflation (la baisse du niveau général des prix) ait largement contribué à l’aggravation de la situation. Il s’agit donc de modéliser la façon dont des grandeurs comme la production, le coût du travail ou le taux d’emploi (proportion des personnes employées dans l’ensemble de la population en âge de travailler) dépendent du niveau général des prix. On teste ensuite le modèle en calculant l’évolution de ces grandeurs sur plusieurs années, à partir des données de 1929, puis en la comparant à celle des données observées dans la réalité.

Dans une version classique d’un tel modèle, ici nommée M1, le coût C du travail pour les entreprises est mesuré par le rapport S/P, où S est le coût moyen des salaires et P le niveau moyen des prix des produits. Si S ne varie pas, une diminution de P (déflation) entraîne une hausse de C, qui induit une baisse de la demande de travail et de la production. Cet effet néfaste peut être contré par un ajustement de S grâce à des mesures faisant que le coût moyen du travail ne change pas avec le niveau général des prix. Mais, en pratique, la mise en place de telles mesures prend du temps. Le modèle M1 permet de montrer que la longueur du délai (près d’un an) d’ajustement moyen de S par rapport à la baisse du niveau général des prix peut expliquer l’ampleur de la crise des années 30. Il suggère ainsi qu’il convient de prévenir une déflation brutale.

Cependant, comme le montre la figure A, le modèle M1 (courbe orange) ne rend pas compte de la brusque augmentation, observée aux États-Unis dans les années 30 (courbe noire), de la part des revenus du travail des salariés dans l’ensemble des revenus des entreprises dont ceux issus d’investissements financiers (cf. la brève intitulée "Quand la finance s'emmêle). De fait, il ne permet pas d’étudier le rôle de la répartition des revenus entre ceux du travail et ceux du capital. M1 n’est donc pas satisfaisant.

Grâce à l’étude des processus de production, je m’attache à formuler et à tester un modèle M2 plus réaliste que M1, qui établit une nouvelle relation entre le niveau de production des entreprises et leurs quantités de travail et de capital mises en oeuvre.

Les résultats obtenus avec M2 se révèlent plus convaincants que les précédents. En effet, qu’il s’agisse de la part des revenus du travail (figure A) ou du taux d’emploi (figure B), les évolutions calculées avec M2 (courbe verte) sont plus proches de celles des données observées que celles obtenues avec M1.

Compte tenu des hypothèses exprimées mathématiquement dans M2 , ce résultat tend à confirmer l’opportunité des politiques actuelles de lutte contre la déflation. Il ne s’agit là, néanmoins, que de premiers résultats ; il reste à confirmer la pertinence du nouveau modèle en le confrontant à d’autres situations que celle des années 30.

DOSSIER
Les richesses de l'économie

Modélisation économique

La quête de l'équilibre

Maintes décisions visant à favoriser la croissance ou la stabilité des marchés s’appuient sur des modèles dont il s’agit d’améliorer sans cesse la pertinence.
par Pascal BELAN et Fabien TRIPIER, Professeurs à l’IEMN-IAE, chercheurs au Lemna, Laboratoire d’économie et de management de Nantes-Atlantique (Université de Nantes) dirigé par Pascal Belan

Le travail théorique de l’économiste consiste en bonne partie à formuler un ensemble de relations (un modèle) entre des grandeurs économiques (investissement, volume de production, taux de chômage...) qui rend compte de l’évolution de ces grandeurs observée dans la réalité. L’impact de la modification d’un paramètre du modèle (par exemple, le taux de TVA) sur une évolution ainsi calculée peut alors servir à évaluer la responsabilité de ce paramètre sur la situation actuelle et à inciter les acteurs économiques à modifier leur politique.

Il existe différents types de modèles selon la vision qu’on a du fonctionnement de l’économie ou selon le système qu’on cherche à décrire. Un modèle macroéconomique concerne plutôt les grandeurs à l’échelle d’un pays, tandis qu’un modèle microéconomique portera sur celles d’un marché particulier (marché de l’automobile, par exemple), telles que les bénéfices d’un producteur-type et la satisfaction d’un consommateur-type relative au prix d’un produit.

Macro et micro

La macroéconomie est née en 1936 avec la publication de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie par John Maynard Keynes. Cette théorie remet en cause la vision dite classique qui représente l’économie comme une collection de marchés sur lesquels les prix s’ajustent en équilibrant l’offre et la demande. Elle met l’accent sur les imperfections des marchés et sur les problèmes de coordination des acteurs qui peuvent conduire l’économie dans une situation durable de sous-emploi. Le travail de Keynes a notamment consisté à chercher quelles interventions de l’État peuvent pallier les défaillances des marchés. Ainsi, des politiques publiques, comme les grands travaux mis en oeuvre aux états-Unis avec le New Deal lors de la crise des années 1930, sont de nature à soutenir la demande et relancer l’activité.

La théorie keynésienne a inspiré la politique des gouvernements des pays développés jusque dans les années 70, mais de nombreux économistes l’accusent aujourd’hui d’avoir été responsable d’une forte inflation et d’avoir empêché une lutte efficace contre la montée du chômage.

La microéconomie, quant à elle, s’est développée à partir des années 50, quand fut démontrée mathématiquement l’existence de l’équilibre concurrentiel, un système de prix qui permet, dans une situation dite de concurrence parfaite (sans contrainte imposée par l’État ou par un acteur dominant), d’ajuster l’offre et la demande sur chaque marché. Elle a été consolidée par la démonstration du premier théorème de l’économie du bien-être : tout équilibre concurrentiel est un état optimal (dit aussi « efficace ») de l’économie, c’est-à-dire une situation sans gaspillage dans laquelle l’augmentation du bien-être d’un agent économique (un ménage, une entreprise, une collectivité...) ne peut se faire sans réduire la satisfaction d’un autre agent.

Ces résultats ont été obtenus initialement dans une situation où le temps et l’incertitude sont absents. Ils ont été généralisés par la suite à des situations plus réalistes, avec des grandeurs susceptibles d’évoluer de façon aléatoire (comme le prix d’une matière première), et sous l’hypothèse que les ménages et les entreprises font des anticipations rationnelles sur l’évolution des marchés : ils utilisent toutes les informations disponibles pour prendre les meilleures décisions (d’achat, d’investissement, de vente...).

Le duel des « Néo »

Les progrès de la microéconomie et les échecs de la macroéconomie keynésienne face à la crise des années 70 ont favorisé l’émergence d’une nouvelle macroéconomie fondée sur la microéconomie. Cette nouvelle approche s’est d’abord inscrite dans une perspective dite néoclassique, qui suppose une forte rationalité des agents ainsi qu’une concurrence parfaite, invitant ainsi à abandonner les interventions publiques même en période de récession.

Pourtant, on assiste depuis les années 90 à une réhabilitation de la vision keynésienne. Cette réhabilitation s’est faite grâce au développement d’une microéconomie de la concurrence imparfaite, qui prend en compte, par exemple, les cas de manque d’information des agents sur l’évolution des marchés ou de déficience de concurrence entre les entreprises. Dans ces situations d’information et de concurrence imparfaites, la poursuite de l’intérêt individuel par les acteurs ne garantit plus l’intérêt collectif, ce qui légitime l’intervention publique. En intégrant cette microéconomie dans des modèles macroéconomiques, les économistes néokeynésiens ont renouvelé les fondements de l’utilité des politiques macroéconomiques. Dans la crise actuelle, les visions néoclassique et néokeynésienne s’opposent sur l’analyse de ses origines et les réponses que peut y apporter l’état.

En complément...

• L’économie de marché, Roger Guesnerie (Collection Domino, Flammarion, 1996)

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