Glossaire

économie sociale : économie exercée par des collectifs privés ou semi-privés et non capitalistes (sans but lucratif) : associations, mutuelles, coopératives, syndicats, fondations... Les francophones lui associent davantage un objectif philanthropique (voué au bien-être des individus) que les Anglo-saxons, qui parlent de Non-Profit Sector.

économie sociale et solidaire : économie sociale visant une meilleure insertion ou cohésion sociale des populations via le développement local et les services de proximité.

économie : production, échange et répartition des richesses (biens et services) dans une société.

DOSSIER
Les richesses de l'économie

Prenons du recul

Le marché en héritage

Entretien avec Denis BOUGET Professeur à l’IEMN-IAE, chercheur au Lemna, Laboratoire d’économie et de management de Nantes-Atlantique, et ancien directeur de la Maison des sciences de l’Homme Ange-Guépin (Université de Nantes) et avec Henry NOGUÈS Professeur émérite à l’Université de Nantes, ancien président du conseil scientifique du Credoc, Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie. Propos recueillis par O.N.d.S.
Denis Bouget - Henry Noguès

L’économie de notre société est-elle remise en cause aujourd’hui ?

Denis Bouget : Depuis des décennies, voire des siècles, les politiques économiques oscillent entre deux approches : l’une vante l’efficacité du libre commerce d’entreprises privées pour la satisfaction des consommateurs et des producteurs ; l’autre prône l’intervention de la puissance publique, notamment pour gérer les produits socialement prioritaires (eau, énergie, santé, etc.) et réduire les inégalités individuelles ou territoriales.

Si l’échec du communisme a fourni une vaste légitimité à l’économie libérale, la crise actuelle ravive pourtant les souhaits d’intervention de l’État, comme après la grande crise de 1929. Mais le contexte mondial a bien changé en 80 ans : les échanges internationaux se sont multipliés et diversifiés ; les marchés financiers ont pris une importance considérable ; l’économie industrielle a décliné au profit de celle des services... De plus, des ressources naturelles majeures se raréfient. La population des pays riches vieillit. Les déséquilibres de condition de vie entre les divers groupes sociaux tendent à s’aggraver et des migrations massives se produisent, notamment vers les littoraux. Les conséquences de ces phénomènes sont encore mal connues.

L’adaptation des sociétés à ces changements est lente et s’accompagne de tensions sociales. De nouvelles institutions supra nationales (fédérations d’États, traités, organismes internationaux) naissent sous la pression d’associations et de mouvements sociaux qui se mondialisent eux aussi. Au XIXe siècle, le débat économique mettait en cause le principe même de l’économie de marché ; aujourd’hui, il s’agit plutôt de savoir comment conserver la variété des mécanismes du marché comme moteur du progrès économique tout en s’accordant sur des règles censées garantir une cohésion sociale durable.

Henry Noguès : Selon la théorie dominante, un système de marchés avec une libre concurrence est le seul capable de donner aux individus le pouvoir d’orienter l’activité économique suivant leurs besoins. Or cette vision a inspiré un mouvement général de marchandisation, de privatisation et de dérégulation de l’économie qui conduit à une répartition de plus en plus inégale des richesses et des pouvoirs.

Cette défaillance contribue à l’essor de l’économie sociale, même si cette dernière demeure encore marginale, et fait de la remise en cause de l’économie libérale une nécessité urgente.

La révision en question porte d’abord sur la pensée économique : il faut redorer les vertus de la critique envers la théorie dominante, que cette critique soit d’inspiration keynésienne (donner plus de pouvoir à l’État), marxiste (donner plus de pouvoir aux travailleurs), ou autre.

Elle suppose ensuite de reconnaître la pluralité économique : l’économie de la grande industrie et de la finance, soumise à la logique de rentabilisation des capitaux ; celle des PME et de l’artisanat, où s’exerce avant tout l’engagement personnel ; l’économie publique (de la santé, des transports...) et l’économie sociale et solidaire, où s’expriment des responsabilités partagées. Cette « biodiversité économique » est une richesse à défendre.

Elle requiert enfin de soumettre davantage le problème de régulation des marchés au débat politique afin de répartir plus équitablement les bénéfices et les contraintes de la concurrence (convenir, par exemple, d’avantages fiscaux pour des producteurs dont la marginalité empêche la compétitivité). Selon Alain Supiot, fondateur de la Maison des sciences de l’Homme à Nantes, il s’agit ainsi de « réaffilier le marché à la justice ».

À quoi servent les sciences économiques et quels sont leurs défis actuels ?

D. B. : À la première partie de la question, on serait tenté de répondre : « À rien ! », puisqu’elles n’ont pas anticipé la crise actuelle. Or les sciences économiques n’ont rien d’une « météorologie financière ». Comme les autres sciences sociales, elles peuvent aider aux décisions de société davantage en expliquant les phénomènes qu’avec des prédictions précises.

Rappelons aussi que les économistes, comme tout un chacun, sont soumis à deux optiques quasi opposées : d’un côté, la satisfaction de l’intérêt personnel (du consommateur, du producteur) ; de l’autre, celle de l’intérêt général et de valeurs collectives. Les connaissances ont beaucoup progressé dans ces deux « camps doctrinaux », à la fois théoriquement et empiriquement (via des données statistiques).

Les théories récentes rendent compte, en effet, de relations entre des faits économiques, mais la complexité et l’évolution de ces faits rendent très difficile le passage de la théorie à des solutions pratiques et universelles. La modélisation mathématique précise la forme des relations économiques et permet de tester de nombreuses hypothèses mais, dans le même temps, elle réduit considérablement la diversité réelle des actions et des comportements (un faible nombre de variables et des équations simplificatrices des comportements humains).

Le développement extraordinaire des bases de données et des enquêtes portant sur les ménages ou sur les entreprises a induit des avancées considérables via l’essor de méthodes de traitement statistique, telle l’économétrie qui fait apparaître des relations entre des données économiques et des caractéristiques des individus ou des groupes sociaux.

Le champ des sciences économiques s’est ainsi étendu à maintes activités humaines (culture, vie familiale, religion...), ce qui fait parfois craindre, outre l’hégémonie de la doctrine libérale, la domination de l’explication d’ordre économique au détriment de l’apport des autres sciences humaines et sociales.

H. N. : Le développement des filières de gestion des entreprises (ou management) fait redouter, dans l’ensemble des universités du monde, un tarissement de l’engagement des étudiants dans les études économiques. Il correspond sans doute à un besoin du marché du travail, mais les besoins d’analyse économique et d’aide à la décision n’ont aucune raison de diminuer.

Il convient cependant d’élargir les formations à l’économie appliquée, surtout dans des domaines comme le développement durable, la santé, l’assurance ou la protection sociale, où le besoin d’approches pragmatiques (orientées vers des solutions à des problèmes concrets et précis) augmente avec l’accroissement des problèmes environnementaux et démographiques. Cette adaptation est déjà en marche mais, en France, les écoles de commerce se sont montrées plus réactives que les universités.

Sur le plan de la recherche, les sciences économiques ont intérêt à interagir davantage avec les autres sciences sociales. En effet, les enjeux dans les domaines évoqués ci-avant nécessitent que les modèles et les analyses économiques soient confrontés aux résultats d’études sociologiques ou géographiques ; en retour, ces autres disciplines pourront affiner leurs explications propres à l’aide d’arguments économiques.

Pour autant, les sciences économiques doivent conserver un espace spécifique dans lequel elles sont irremplaçables pour faire progresser la maîtrise de la complexité économique.

En complément...

• Cahier pédagogique "SES" sur le site du Cercle de Recherche et d'Actions Pédagogiques

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