De la pratique à la norme

Catherine DEL CONT, Maître de conférences à la faculté de droit et des sciences politiques de l’Université de Nantes, chercheur à l’unité mixte de recherche « Droit et changement social » (CNRS/Université de Nantes).

À la différence du commerce « classique », le commerce équitable (CE), encore marginal, repose sur des contrats qui incluent des objectifs de développement économique favorables aux producteurs (via une garantie de leurs revenus à moyen ou long terme), de préservation de l’environnement, et surtout (car il s’agit d’un objectif spécifique du CE) de respect des droits humains fondamentaux. Par exemple, le contrat peut mentionner l’obligation de respecter l’interdiction du travail salarié des enfants, ou exiger que ce travail soit compatible avec leur scolarisation.

Aujourd’hui, un label « C E » apposé sur un produit est une indication volontaire du distributeur ; peut-être verra-t-on à l’avenir apparaître une norme obligatoire fondée sur des critères standard, comme c’est le cas en matière de sécurité de certains produits tels que les jouets.

Avec les autres sciences humaines et sociales, la recherche en droit participe à l’évolution de la régulation des échanges économiques. Dans ce cadre, le juriste qui s’intéresse au CE va tout d’abord chercher à identifier les pratiques qui régissent cette forme d’échange. Il va ensuite examiner la compatibilité de ces pratiques avec les règles de droit existantes, notamment les règles nationales et communautaires de concurrence et les règles du commerce international. Le juriste va aussi se demander si le CE est susceptible de constituer un modèle de régulation pour le commerce international, en particulier celui des aliments, et à quelles conditions il le serait. Il s’agit par exemple de savoir si un État ou un ensemble d’États comme l’Union européenne pourrait refuser ou taxer des produits fabriqués au mépris des règles portant sur le travail des enfants, ou encore interdire l’importation de poissons pêchés avec des filets nuisibles pour des espèces protégées comme les tortues et les dauphins, sans encourir de sanction financière pour violation des règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Ce sont des questions en partie déjà évoquées à l’OMC(1).

Mes recherches actuelles sur le CE s’inscrivent dans une réflexion plus large sur la place du développement durable et des droits humains fondamentaux dans les règles du commerce international, ainsi que sur les possibilités de passer du « free trade au fair trade » (du libreéchange au CE). Elles m’ont conduite à rédiger un rapport et des propositions pour le Conseil national de l’alimentation(2) et à participer à un ouvrage collectif de réflexion sur cette problématique(3).

En complément...

• (1) Cf. www.wto.org/indexfr.htm • (2) Cf. avis n°59 du CNA, http://cna-alimentation.fr/ • (3) Production et consommation durables : de la gouvernance au consommateur citoyen (Larcier/Yvon Blais, 2008)

DOSSIER
Les richesses de l'économie

Sociologie et droit du commerce équitable

Les voix de l'équité

Ronan LE VELLY, enseignant à la faculté de droit et des sciences politiques, chercheur au Cens, Centre nantais de sociologie (Université de Nantes)
© www.ohazar.com

La sociologie traite de toutes sortes de phénomènes économiques (la répartition des dépenses domestiques aussi bien que le fonctionnement des marchés financiers) en adoptant une méthodologie complémentaire de celle des autres sciences sociales. Les sociologues se concentrent sur l’explication des choix des individus rapportée à leur situation sociale et à leur culture. C’est pourquoi ils mènent, outre des analyses statistiques portant sur de larges échantillons de population, des entretiens en profondeur au sein de milieux sociaux bien identifiés.

Cette approche est particulièrement adaptée à la connaissance du commerce équitable (CE), un type d’échange visant principalement à aider des producteurs à mieux vivre de leur activité que ne le permet le marché mondial de libre-échange. Les enquêtes sociologiques permettent en effet de révéler la complexité de ce système qui peut paraître simple au premier abord. Lors de ma thèse de doctorat menée au sein du Centre nantais de sociologie, j’ai ainsi contribué à montrer que ce qu’on appelle le CE fait en réalité l’objet de modalités de fonctionnement et de circuits d’acteurs très divers.

Ces enquêtes permettent aussi et surtout de mieux cerner les conditions dans lesquelles l’insertion dans un CE peut constituer un facteur décisif de développement pour un groupe de producteurs donné. Les entretiens font en effet ressortir des différences de besoins et d’organisation entre un groupe et un autre.

Par exemple, une vaste enquête de terrain entreprise en Amérique du Sud(1) a montré que les effets d’un CE de café ne peuvent être bien compris indépendamment des différentes particularités des coopératives de caféiculteurs. En général, ces coopératives sont de taille importante au Pérou, alors qu’en Bolivie elles sont petites et isolées les unes des autres. De ce fait, les premières s’organisent mieux et acquièrent plus facilement des équipements et des connaissances techniques que les secondes. Elles sont ainsi davantage capables de vendre une production de qualité non seulement sur les marchés du CE mais aussi sur les marchés « bio » ou « gourmet » (gastronomique). Les caféiculteurs boliviens pouvant plus difficilement s’adapter à une demande variée, ils tendent à entretenir une relation de dépendance avec leurs clients de CE insuffisamment compatible avec le projet de développement poursuivi, qui présuppose un minimum d’autonomie.

Ce type d’enquête indique donc que les différents acteurs du CE doivent porter leur effort non seulement vers les prix consentis par les acheteurs mais aussi vers une meilleure structuration des groupements de producteurs.

(1) Commerce équitable et organisations de producteurs. Le cas des caféiculteurs andins au Pérou, en Équateur et en Bolivie, Virginie Diaz Pedregal (L’Harmattan, 2006)

En complément...

• Économie et sociologie, François Cusin et Daniel Benamouzig (PUF, 2004)

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