Le sommeil a longtemps été considéré
comme le simple pendant de l’état de
veille, le moment de reposer le corps et l’esprit,
et le rêve largement conçu comme un moyen
d’accès à un au-delà. Grâce à l’essor de la
neurophysiologie, dans les années 1930, on s’est
davantage demandé quels sont les mécanismes
du sommeil et du rêve, et quelles
fonctions ils peuvent avoir.
Un troisième état cérébral
Dès 1952, les travaux conduits
aux USA par Nathaniel Kleitman
mettent en évidence des phases
particulières de l’activité cérébrale,
évoquant un sommeil léger (alors
qu’on dort profondément) et
accompagnée de mouvements
oculaires nommés REM (rapid eye
movements). Ces phases ont alors
été associées à une production
onirique (de rêves) intense grâce
à l’interview de sujets réveillés à
différents stades de leur sommeil.
Peu après, Michel Jouvet précise le
rôle du cortex et de la formation
réticulée du tronc cérébral lors des
REM. Il montre que, chez le chat, une
phase similaire s’accompagne d’un
blocage des circuits de neurones
contrôlant le tonus musculaire.
Cette concomitance d’hyperactivité
de la « partie pensante » du cerveau
et d’un sommeil profond associé à l’inhibition de
sa « partie motrice » conduit Jouvet, en 1959, à
nommer « sommeil paradoxal » (SP) cet état.
Le neurobiologiste lyonnais étudie des chats
dont les lésions cérébrales n’entraînent pas la
suppression du tonus musculaire : ils prennent
souvent des postures de chasse pendant leur
sommeil. Cette observation sera rapprochée
plus tard de celle de patients atteints de lésions
analogues aux précédentes et dont certains
gestes correspondent aux activités dont ils sont
en train de rêver.
Tout animal dort. Cependant, l’apparition du
SP au cours de l’évolution des espèces semble
coïncider avec celle de l’homéothermie (la
régulation de la température interne, présente
chez les mammifères et les oiseaux). La dépense
énergétique du cerveau en train de rêver se
révélant plus importante que lors de la veille,
il est attribué au sommeil « lent » (non paradoxal)
une fonction de préparation du métabolisme
nécessaire à l’irruption du SP. Le sommeil serait
ainsi le « gardien du rêve ».
L’avantage du rêve
Quant aux fonctions possibles du SP, diverses
hypothèses appuyées sur l’observation des
troubles du sommeil ont été avancées : test ou
entretien de circuits neuronaux ; consolidation
de la mémoire, etc. Les spécialistes de la pensée
ont aussi spéculé sur celles du rêve : purge
d’informations inutiles, de pensées stressantes
ou refoulées lors de la veille ; exploration d’idées
plus audacieuses qu’en pleine conscience...
Des travaux réalisés au Centre de recherches du
cyclotron à Liège (Belgique) ont démontré que
les informations apprises sont mieux restituées
si elles ont été encodées juste avant de dormir.
De nombreux autres résultats d’études ont
forgé un consensus sur l’utilité du SP dans
l’apprentissage et la mémorisation.
Depuis quelques années, le génie génétique et
la pharmacologie ont ouvert de nouvelles voies
de recherche axées sur l’implication de gènes et
de neurotransmetteurs. Parallèlement, l’imagerie
cérébrale fonctionnelle a apporté des moyens
d’observation beaucoup plus précis
qu’auparavant. Elle a révélé, par
exemple, une activité importante
du système limbique lors du SP,
notamment dans l’hippocampe
et l’amygdale, deux structures du
cerveau fortement impliquées dans
les émotions. Cette observation
éclaire la différence d’impact
émotionnel entre les rêves produits
lors du SP et ceux du sommeil lent,
plus rares.
Poursuivant un objectif de
caractérisation biologique,
Michel Jouvet a développé
l’idée d’un rôle essentiel du SP
dans l’adaptation de l’individu
à son environnement via une
« reprogrammation » de circuits
neuronaux : le rêve interviendrait
lors de la mise en place de
nouveaux réseaux de neurones
à partir du tronc cérébral, afin
d’explorer de nouvelles formes de
pensée et pouvoir ainsi répondre
efficacement aux problèmes
rencontrés pendant la veille.
Il permettrait dans le même temps
à chacun de préserver les formes de pensée
héréditaires qui seraient au fondement de sa
personnalité ; il serait ainsi le « gardien des
comportements particuliers ».
Des élèves de Jouvet comme Pierre-Hervé Luppi continuent d’explorer cette piste. Quoi qu’il en advienne, la vision unitaire et simpliste du sommeil qu’on avait encore il y a quelques décennies est désormais largement dépassée, et le rêve a investi les questions sur le fonctionnement du cerveau et les comportements.
• Site web interactif sur le cerveau humain
• Une documentation sur le sommeil
• Le sommeil et le rêve, Le château des songes et Pourquoi rêvons-nous ? Pourquoi dormons-nous ?, Michel Jouvet (Odile Jacob, 1992, 1992, 2000)
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