L’eau est le composant le plus abondant du
Système solaire, avec les silicates et après
l’hydrogène et l’hélium. Elle constitue près de
la moitié du volume des noyaux des planètes
géantes, de leurs lunes et des comètes. Elle
est en revanche très rare dans le Système
solaire interne, Terre et Mars comprises.
La Terre fait pourtant figure d’exception avec
ses océans de surface, une caractéristique
qui résulte d’une conjonction de plusieurs
facteurs pas encore tous bien cernés. Quant
au peu d’eau gelée dans le sous-sol martien,
il est au centre de nombreuses recherches
internationales (cf. "Soeur d’eau" ci-contre).
Les observations et les modèles de formation
des corps du Système solaire rendent presque
certaine la présence d’épaisses couches d’eau
à l’intérieur des grandes lunes de Jupiter et
de Saturne. Il est également vraisemblable
que cette eau contienne du carbone et de
l’azote, soit un « cocktail » propice à une
chimie prébiotique (cf. "Pistes de vie" ci-dessous). Il reste
à savoir si cette eau est entièrement gelée,
ainsi que les températures extrêmement
basses régnant presque partout dans le
système externe (à partir de l’orbite de
Jupiter) peuvent le laissent supposer.
Depuis plus de 10 ans, notre laboratoire
développe un appareillage qui reproduit les
conditions de très haute pression et de basse
température existant à l’intérieur des lunes
glacées. Ce dispositif a permis de montrer
que la présence d’ammoniac (NH3) dans
l’eau profonde, rendue très probable par la
détection de NH3 dans les glaces de comètes,
implique que cette couche d’eau soit liquide
sur plusieurs centaines de kilomètres
d’épaisseur ! Cela peut laisser rêveur, en
comparaison des 4 kilomètres de profondeur
moyenne des océans terrestres.
En travaillant conjointement sur l’analyse des données des sondes spatiales, la modélisation de la dynamique des intérieurs planétaires et la reproduction en laboratoire des matériaux susceptibles d’exister dans les grandes lunes glacées, nous avons largement contribué à la caractérisation de ces océans extraterrestres, qui motivent en bonne partie les programmes actuels d’exploration du système externe.
Europe, lune glacée de Jupiter : À gauche, un modèle de la structure interne d’Europe indique la présence d’un océan d’eau sous quelques kilomètres de glace et de silicates. L’analyse de l’image prise par la sonde Galileo, à droite, suggère que la surface, comparable à la banquise terrestre, repose en effet sur une couche fluide. Les conditions physicochimiques régnant dans cette couche sont sans doute analogues à celles des dorsales médio-océaniques terrestres où les organismes vivants pullulent. © Calvin J. Hamilton ; Nasa / JPLTitan, le plus gros des satellites de
Saturne, est composé d’un noyau
rocheux et d’un manteau de glace de près de
800 kilomètres d’épaisseur. Sa surface glacée
nous est longtemps restée inconnue car elle
est masquée par une atmosphère épaisse et
opaque, composée principalement de diazote
(comme celle de la Terre) et d’hydrocarbures
gazeux.
Depuis fin 2004, le radar et la caméra
infrarouge de la sonde spatiale Cassini
nous révèlent des paysages surprenants
par leurs similitudes avec ceux de certaines
régions terrestres : des champs de dunes de
plusieurs centaines de kilomètres de long,
comparables à ceux du désert du Namib
ou du Kalahari, en Afrique australe ; des lits
de rivières à sec semblables aux oueds du
Sahara... On y voit également de nombreux
lacs à fond plat, à bords verticaux, à contours
circulaires ou lobés, parsemant comme
autant de nids-de-poule les vastes plaines de
glace de l’hémisphère Nord. Certains d’entre
eux semblent être remplis d’hydrocarbures
liquides ; d’autres sont apparemment vides.
Afin de connaître le mode de formation de ces
lacs étranges, nous nous sommes intéressés
aux lacs terrestres qui leur ressemblent.
En Namibie, par exemple, la combinaison
de l’analyse d’images prises par satellite
en différentes saisons, d’observations
géologiques sur place et de simulations de
l’évolution des paysages sur ordinateur nous
a permis de comprendre leur formation.
Cette dernière est régie par l’alternance, sous
climat aride, d’une saison des pluies ponctuée
d’orages violents et d’une saison sèche
marquée par une évaporation intense. L’eau
des pluies accumulée à la surface et dans le
sol creuse des dépressions en dissolvant les
roches calcaires, y stagne quelques semaines,
puis s’évapore en déposant autour des
dépressions le calcaire auparavant dissous.
Il s’avère que ce type de mécanisme est très compatible avec le cycle climatique auquel on s’attend sur Titan : de violents orages d’hydrocarbures liquides pourraient y provoquer localement la dissolution de la glace, constituant principal du sol, puis ces hydrocarbures s’évaporeraient en laissant à la surface les dépressions de formes si particulières que nous observons.
© www.ohazar.comTrès active en France depuis plusieurs
décennies, soutenue notamment par
le Cnes (Centre national d’études spatiales),
l’exobiologie fédère les recherches visant à
comprendre l’émergence de la vie sur Terre,
connaître les possibilités de son développement
ailleurs et en détecter l’éventuelle présence. Des
études portent en particulier sur les conditions
physicochimiques à (ou sous) la surface des
planètes et sur l’évolution de molécules
organiques simples, composées de carbone,
d’hydrogène, d’azote et/ou d’oxygène, vers
des macromolécules complexes à l’origine des
premiers micro-organismes.
En 1953, Stanley L. Miller publiait les résultats
d’une expérience aujourd’hui célèbre : soumis
à des conditions particulières et en présence
d’eau liquide, un mélange gazeux (CH4, NH3, H2,
CO2...), alors supposé proche de l’atmosphère
terrestre primitive, produit notamment des
acides aminés, molécules de base de la
chimie du vivant. Par la suite, de nombreuses
autres expériences ont conforté la théorie de
l’évolution « prébiotique » selon laquelle la vie
s’est développée à partir d’eau, de molécules
organiques et d’un apport d’énergie, comme
la chaleur de sources hydrothermales sousmarines.
Leurs résultats indiquent que les
précurseurs des micro-organismes devaient
être constitués d’acide ribonucléique (ARN),
a v a n t
qu’apparaisse
un monde « à
ADN » (une molécule
plus stable que l’ARN), avec
un probable ancêtre commun
aux formes actuelles de vie
terrestre : Luca (Last Universal
Common Ancestor).
De nombreux problèmes restent
cependant à résoudre, notamment
quant à la nature des précurseurs de
l’ARN lui-même : s’agit-il de sucres à
6 carbones ? D’autres sucres plus simples ?
De peptides ? On se demande aussi comment
les ARN ont été polymérisés en longues chaînes
moléculaires ; certains chimistes ont, par
exemple, avancé l’idée d’un rôle clé joué par
des argiles. Ces questions sont actuellement
étudiées dans différents laboratoires, en
particulier en Europe.
Ce scénario, ou certaines de ses étapes, a pu se produire ailleurs que sur Terre. Dans le Système solaire, de l’eau liquide et des matières carbonées sont présentes au moins sur Europe (satellite de Jupiter), sur Encelade (satellite de Saturne), et ont pu l’être sur Mars. Titan, une autre lune de Saturne, intéresse aussi beaucoup les exobiologistes : son atmosphère pourrait être très semblable à celle de la Terre primitive ; sa surface est riche en molécules carbonées et azotées, et la présence de lacs d’hydrocarbures (éthane, méthane) suscite des spéculations sur la possibilité qu’une forme de vie puisse se développer dans un solvant autre que l’eau. Peut-être l’observation de plus en plus fine des exoplanètes (cf. la brève "Des planètes par centaines") viendra-t-elle étayer cette hypothèse.
• A la recherche de la vie extraterrestre, Raulin F., Le Pommier – CSI, Collection "Le Collège de la Cité", (octobre 2006).
• A l’écoute des planètes , Raulin-Cerceau F., Ellipses, 2006
• Pour les étudiants, les chercheurs et les enseignants : Les traces du vivant, Gargaud M., D. Despois, J.-P. Parisot et J. Reisse (Eds), Presses Universitaires de Bordeaux (2003)
• Seuls, Sciences et Avenir hors série N° 151, juillet-août 2007
• Les origines de la vie, Science & Vie hors série N°245, décembre 2008
• Site de M. Babin « De l’origine de la vie à la vie extraterrestre »
• Site de l’Agence Spatiale Européenne (ESA) : (Cassini-Huygens, Rosetta, Mars Express...)
• Sites de la Nasa en particulier, Cassini-Huygens
Dans les années 1990, Jacques Laskar(1) a développé une méthode
de calcul de l’évolution des mouvements planétaires sur plusieurs
millions et même plusieurs milliards d’années. Ces mouvements sont
aussi bien la révolution orbitale d’une planète autour du Soleil que sa
rotation diurne ou encore les variations de son obliquité, angle qui mesure
l’inclinaison de l’axe de rotation par rapport au plan de l’orbite et qui
détermine l’amplitude des saisons (si l’obliquité de la Terre, aujourd’hui
proche de 23°, était voisine de 0°, il n’y aurait guère de saisons).
Il a ainsi été montré que les orbites et les obliquités sont susceptibles de
subir des variations amples et chaotiques (irrégulières, peu prévisibles)
dues aux forces gravitationnelles que les planètes exercent les unes
sur les autres dans leur « ballet » autour du Soleil. Dans ce cas, les
variations de l’insolation(2) moyenne (et donc celles du climat) à une
latitude donnée peuvent être incompatibles avec le développement ou
le maintien de la vie.
Jacques Laskar et son équipe ont établi que les orbites des planètes du
Système solaire sont globalement stables sur plusieurs milliards d’années,
mais qu’il en va parfois différemment de leurs obliquités. En particulier,
l’obliquité de Mars est actuellement sujette au chaos (cf. le graphe ci-dessous)
et peut basculer entre 0 et 60° en quelques millions d’années seulement
(un temps court d’un point de vue géologique), tandis que celle de
la Terre est quasiment stable.
Le calcul astronomique des variations d’insolation intéresse l’étude des
surfaces planétaires à plusieurs titres. Par exemple, il a permis d’étayer
l’hypothèse d’une fonte de glaces sur Mars à des latitudes élevées pour
expliquer des traces d’écoulement observées sur le sol (cf. l'article "Soeur d'eau" ci dessus). Il fournit en outre un moyen de dater certaines structures géologiques visibles
mais inaccessibles à la datation isotopique (cf. "Un problème dur comme fer"). En effet, si certaines
structures présentent des traces d’évolution (des dépôts en strates, par
exemple) liées à des changements climatiques, le calcul des variations
d’insolation apporte une échelle de temps au phénomène concerné.
(1) directeur de recherche CNRS à l’IMCCE, Institut de mécanique céleste et de calcul de éphémérides (CNRS/Observatoire de Paris) (2) quantité d’énergie reçue du Soleil par unité de surface
© IMCCE / J. Laskar et al.
Reconstitution en 3D d’une région ancienne de Mars observée par Mars Express. En bleu-vert (fausse couleur) apparaissent les zones riches en phyllosilicates (argiles) détectées par le spectromètre Omega. © LPGNantes/ IAS /EsaDès 1965, les clichés pris par la sonde
Mariner 4 coupent court aux histoires de
petits hommes verts que les mers et les canaux
martiens décrits par des astronomes du XIXe
siècle ont contribué à susciter : désertique et
glaciale, la Planète rouge est hostile à la vie.
Ces images ont pourtant permis de cartographier
d’anciens réseaux fluviaux identifiés par la forme
dendritique de vallées, une morphologie similaire
à celle des branches d’un arbre et des vallées du
Sahara creusées par les rivières d’une époque
plus humide. Grâce à la méthode de comptage
des cratères (selon laquelle plus il y a de cratères,
plus les terrains sont anciens), on sait que ces
vallées sont présentes exclusivement dans des
sols âgés de 3 à 4 milliards d’années (les autres
sols ont été modifiés depuis par tectonique ou par
volcanisme). Leur découverte a initié l’idée d’une
planète jadis soumise à un climat plus chaud
et plus humide, donc plus favorable à la vie, et
l’image d’une « planète-soeur » de la Terre.
Une enquête tout-terrain
Avec d’éventuelles traces de vie, l’évolution de
l’eau constitue un centre d’intérêt majeur des
études de Mars : comment, en quelles quantités
et pendant combien de temps l’eau liquide est
apparue ; ce qu’elle est devenue ; comment
elle a agi sur les sols... Les données de chaque
nouvelle sonde apportent des confirmations, des
précisions et de nouvelles questions.
Une première carte topographique globale
de Mars a été réalisée en 1999 grâce aux
millions de mesures effectuées par l’altimètrelaser
de la sonde Mars Global Surveyor. Des
centaines de ravines sûrement récentes (au sens
géologique : moins d’un million d’années) ont été
découvertes, tandis qu’on croyait l’eau liquide
disparue de la surface depuis longtemps. Elles
ont été interprétées tour à tour comme résultant
d’écoulements souterrains, de fontes de neige ou
d’écoulements de sable dépourvu d’eau liquide.
Ce sont des modèles numériques du climat
de Mars qui ont apporté l’explication la plus
convaincante : en combinant un modèle de
dynamique atmosphérique avec des calculs de
variation d’insolation (cf. "Des saisons pas très
sages" ci -dessus), il a été montré que le sol martien
a pu être suffisamment chauffé, à certaines
périodes récentes, pour que la glace fonde de
manière épisodique. La présence de glace dans le
sol avait déjà été mise en évidence, notamment au
LPGNantes, grâce aux observations de structures
dont les formes sont semblables à celles de
certains sols terrestres comme le permafrost de
Sibérie, puis confirmée par les analyses spectrales
du rayonnement infrarouge du sol.
Ces fontes récentes n’invalident pas l’idée d’un
climat actuel globalement froid. Par contre,
certains modèles sèment le trouble quant à
l’apparente nécessité d’un climat passé plus
chaud : ils montrent que des écoulements de
rivières sont possibles en milieu froid et qu’ils ont
pu être provoqués par la chaleur dégagée lors
de puissants impacts météoritiques. Le doute
persiste donc sur l’histoire du climat martien ;
il appelle des données complémentaires.
Mars au microscope
Arrivées respectivement en 2004 et en 2006, les
sondes Mars Express et Mars Reconnaissance
Orbiter sont équipées de caméras dites
hyperspectrales. Ces dernières couvrent les
longueurs d’ondes visibles et infrarouges ; elles
permettent d’étudier finement les variations
de couleur de la surface et d’identifier ainsi les
minéraux (par exemple, la couleur rouge des
roches est souvent liée à la présence de fer).
Grâce à ces caméras, nous sommes en mesure
de détecter des minéraux hydratés tels que
les phyllosilicates (des silicates en feuillets).
Ces minéraux proviennent de la forte altération
des roches par l’eau en ce qui est communément
nommé argiles, certains d’entre eux étant
identiques à ceux que l’on trouve sur Terre. Ils
sont situés en majeure partie dans les régions les
plus anciennes de Mars.
En 2011, le robot mobile Mars Science Laboratory se posera sur Mars. Il analysera finement les roches à l’aide d’un laser et de microscopes et y cherchera des traces de carbone. Ses données, plus précises que les données d’observation en orbite, nous permettront de mieux caractériser le climat ancien et, qui sait, de trouver des traces de vie fossile. Les nombreuses analyses hyperspectrales actuellement menées auront permis de sélectionner les sites d’étude au sol les plus intéressants, à la différence des premiers sites « d’amarsissage » choisis presque au hasard. Pour les géologues, il sera peut-être temps, alors, de laisser la place aux exobiologistes...
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