Magmatisme au labo

Jean-Baptiste GRESSIER, doctorant à l’Université du Maine, de l’équipe LGRMP du LPGNantes (CNRS/Université de Nantes)
Sill affleurant du Groenland (à gauche) et sill expérimental obtenu au LGRMP, après enlèvement de la diatomite. © LGRMP

À certains endroits du manteau terrestre, les roches fondent à cause d’une augmentation locale de la température, d’une baisse de la pression ou de la présence d’eau. Il se forme alors un magma dont la densité, inférieure à celle de la croûte terrestre, le pousse vers la surface, via des failles ou grâce à la fracturation des roches sous la pression de fluides (CO2, eau...). En montant, le magma se refroidit, se fige puis cristallise, notamment sous forme de filons verticaux (dykes) ou horizontaux (sills).

Pour comprendre la formation de ces structures enfouies plusieurs kilomètres sous terre ou affleurant à la surface suite à des processus tectoniques ou érosifs, le géologue recourt à la modélisation analogique.

Cette approche vise à reproduire avec des matériaux de substitution, à petites échelles d’espace (quelques décimètres) et de temps (quelques heures ou jours), un phénomène réel d’échelle kilométrique et plus lent.

La validité de ses résultats dépend du choix des matériaux et du dimensionnement du modèle, c’est-à-dire des équations reliant les grandeurs (taille, débit, densité, pression, température...) du dispositif expérimental à celles du phénomène réel.

Dans le cas de la modélisation de dykes et de sills, une pâte de silicone représentant le magma est injectée sous une pression plus ou moins élevée dans de la poudre de diatomite, une roche constituée de squelettes siliceux d’algues unicellulaires et tenant lieu de roches sédimentaires.

Nous avons montré avec cette méthode qu’une pression de fluide importante dans un sédiment favorise la formation d’un sill. Afin d’être confirmé, ce résultat a été confronté à des observations de terrain qui révèlent des structures de morphologie similaire à celle du modèle en termes d’orientation, d’épaisseur ou de longueur. Il sera ensuite comparé aux résultats d’une modélisation numérique (avec des calculs effectués uniquement par ordinateur). En effet, bien que cette dernière ne permette pas (ou pas encore) de prendre en compte un nombre de paramètres suffisant pour simuler de façon réaliste le phénomène complexe étudié, elle n’en reste pas moins un moyen de validation complémentaire.

Les frasques d'Encelade

Gabriel TOBIE, chargé de recherche CNRS au LPGNantes (CNRS/Université de Nantes)

En juillet 2005, la sonde américaine Cassini filma des éruptions de vapeur et de glace d’eau au pôle Sud d’Encelade. Ce satellite de Saturne de 250 kilomètres de rayon est alors entré avec fracas dans le club restreint des corps géologiquement actifs du Système solaire : bien que l’existence d’une activité cryovolcanique(1) ait été envisagée, à cause d’indices en faveur de modifications très récentes de certaines parties de sa surface, personne ne s’attendait vraiment à l’observer !

Comment un astre si petit a-t-il conservé une telle activité 4,5 milliards d’années après sa formation, alors que Mars, 2 500 fois plus volumineuse, « vit au ralenti » depuis longtemps ? Grâce à des effets de marée, très probablement. Encelade a une orbite assez fortement elliptique (nettement distincte d’un cercle) . En conséquence, l’attraction gravitationnelle de Saturne varie périodiquement et déforme sans cesse Encelade, dont l’intérieur glacé est assez visqueux pour qu’une partie non négligeable de l’énergie mécanique de déformation soit dissipée (convertie en chaleur) par des frottements dans le manteau et le long des failles avoisinant le pôle Sud.

Une étude menée récemment au LPGNantes, en collaboration avec l’Université Charles de Prague, a permis de quantifier cette énergie de marée. Elle montre que le cryovolcanisme observé n’est possible qu’en présence d’une mer souterraine située à quelques dizaines de kilomètres sous le pôle Sud, ce qui fait d’Encelade une cible privilégiée de la recherche de vie dans le Système solaire. Grâce à l’intégration d’un modèle de l’intérieur d’Encelade dans le code OEdipe (cf. "Un manteau bien maillé" ci-dessus), nous cherchons maintenant à comprendre comment les mouvements convectifs, via lesquels la chaleur est évacuée à la surface, peuvent se concentrer dans l’hémisphère Sud. Il s’agit aussi de préciser les conditions d’une stabilité à long terme du volume d’eau liquide et la façon dont les échanges de matière s’effectuent entre ce réservoir et la surface.

(1) Le préfixe cryo (froid, en grec ancien) indique que les matériaux en jeu sont des glaces et non des roches.

Encelade : Les fractures ici mises en évidence sont la source probable des jets de particules et de gaz observés en 2005 (image a), ainsi que l’a étayé la détection d’une anomalie thermique (carrés jaune dans l’image b, indiquant une élévation de température). © Nasa / JPL (Cassini ISS camera)

DOSSIER
Cailloux et planètes

Structure et dynamique internes - 2

La Terre comme un autocuiseur

Laurent GEOFFROY, Professeur à l’Université du Maine, chercheur au LPGNantes (CNRS/Université de Nantes). http://subaru2.univ-lemans.fr/ sciences/wgeol/index.html2/recherche/recherche_thematiques.html

Notre planète perd à chaque instant, au travers de sa surface, l’énergie qui serait produite par plus de 20 000 centrales nucléaires. Pourquoi, alors, n’est-elle pas déjà complètement froide ? Pour deux raisons principales : d’une part, la perte est lente comparée à la chaleur interne de la Terre (les roches sont de mauvais conducteurs thermiques), dont la température centrale avoisine 5 000 kelvins ; d’autre part, l’énergie interne est renouvelée en permanence par la désintégration radioactive des matériaux.

La perte de chaleur s’effectue principalement au niveau des dorsales (cf. schéma de l'article "Scanner la Terre") via la convection mantellique, lente circulation du manteau à l’origine de la tectonique des plaques. Situées à l’aplomb des zones de divergence des cellules de convection, ces dorsales sont des lieux d’activité géologique intense (volcanisme, séismes...) où se fabrique la lithosphère des océans, par fusion et refroidissement du manteau terrestre. Les zones de convergence des plaques, nommées marges actives, sont au moins aussi intéressantes pour le géologue car il s’y produit des collisions de plaques à l’origine de chaînes montagneuses ou des phénomènes de subduction (plongée d’une plaque sous une autre vers l’intérieur de la Terre).

Ces processus sont globalement bien compris mais il reste de nombreuses questions en suspens. Par exemple, la convection du manteau est-elle la cause première de la rupture des continents, ou la convection est-elle au contraire gouvernée par la distribution des plaques ? Cette question est importante car la connaissance des mécanismes d’ouverture des océans conditionne celle de la structure des marges passives, zones de transition entre la lithosphère continentale et la lithosphère océanique où se trouvent la plupart des gisements d’hydrocarbures.

Les processus de grande échelle ne sont pas, loin s’en faut, les seuls objets de nos recherches. Nous nous attachons notamment à comprendre comment se forment certaines structures dues à des flux de magma (cf. "Magmatisme au labo" - ci-contre).

Un manteau bien maillé

Caroline DUMOULIN et Gaël CHOBLET, respectivement Maître de conférences et chargé de recherche CNRS au LPGNantes (CNRS/Université de Nantes)
Exemple de maillage planétaire © LPGNantes

Les couches internes des planètes telluriques et des gros satellites des planètes géantes peuvent présenter, sur plusieurs millions d’années, des mouvements semblables à ceux de l’atmosphère ou des océans terrestres sur quelques jours. C’est pourquoi on recourt aux équations de la mécanique des fluides pour étudier leur dynamique.

La résolution de ces équations s’appuie sur des méthodes numériques : le milieu étudié est « maillé » en cellules élémentaires dans chacune desquelles on calcule la vitesse de déplacement de la matière à intervalles de temps réguliers, en fonction des valeurs attribuées aux cellules voisines.

La principale difficulté d’une telle approche provient du fait que, contrairement à un fluide homogène, les propriétés physiques de l’intérieur planétaire sont à la fois variables dans l’espace et mal connues. C’est en particulier le cas de la viscosité (inverse de la fluidité) qui, un peu comme celle de la cire, varie fortement avec la température. Au LPGNantes, nous développons OEdipe (Outil d’étude de la dynamique interne des planètes et de leur évolution), un programme informatique dédié au calcul des mouvements de convection du manteau. Il est spécialement adapté à l’étude du rôle que ces derniers jouent sur la forme de la lithosphère et sur le champ de gravité.

Il est ici davantage question de modélisation que de simulation. En effet, la simulation vise à restituer ou à prédire une évolution de façon réaliste et précise. Or, dans la majorité de nos cas d’étude, la méconnaissance de l’intérieur planétaire rend vain cet objectif ; on se restreint alors à tester des hypothèses sur cet intérieur en éliminant celles pour lesquelles la dynamique calculée ne rend pas compte des caractéristiques réellement observées à la surface.

Nous avons récemment utilisé OEdipe pour mieux comprendre les hétérogénéités de température régnant au sein de la lithosphère océanique terrestre et leur rôle dans la formation des failles qui « hachurent » transversalement les dorsales océaniques. Nous l’employons actuellement à l’étude de Mars, entre autres. Nous cherchons notamment à élucider deux singularités topographiques encore mal comprises. Il s’agit du dôme de Tharsis, une structure volcanique immense qui n’est plus active en surface, et la « dichotomie martienne » : les terrains situés dans l’hémisphère Sud ont une altitude moyenne plus élevée que ceux de l’hémisphère Nord.

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