Délit de sale gueule

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Le Chien partage la vie de l’Homme depuis plus de 15 000 ans. Son utilité variée est souvent mise en avant mais le principal motif de l’acquisition d’un chien est, surtout aujourd'hui, d’ordre affectif. Il est en tout cas une source importante d’échanges en famille et de lien social hors des foyers. Pour certains chiens, cette dernière vertu n’est pourtant plus reconnue. Après quelques accidents graves très médiatisés, une stigmatisation de quelques races (pittbull, rottweiler, etc.), désormais dites dangereuses comme les définit la loi du 6 janvier 19991, a en effet suscité leur large rejet.

Une étude que nous avons menée dans la rue pour évaluer la perception de ces « chiens dangereux » a confirmé qu’ils font peur, ou plutôt que les noms de leurs races font peur car la plupart des personnes interrogées ne les reconnaissent pas sur des photos ! Spontanément, elles indiquent d’autres races qui les inquiètent : doberman, boxer... Elles pensent aussi que la législation est fondée sur la fréquence et la gravité des accidents liés à ces races. Il n’en est rien : les statistiques fiables sur les morsures font défaut. De plus, les études comportementales que nous menons et les autres études que nous connaissons n’ont pas montré que les races stigmatisées sont plus agressives ou plus dangereuses que les autres (dont certaines ont aussi des mâchoires puissantes). Enfin, le port de la muselière, bien que garant de sécurité, effraie, quelle que soit la race ; la plupart des sondés affirment que « si le chien est muselé, c’est qu’il est méchant ». La perception négative des chiens concernés est aggravée par le port de la muselière imposé par la loi.

Les mesures discriminatoires (interdiction d’accès aux lieux publics pour les chiens « de catégorie 1 », obligation d'une tenue en laisse et du port d'une muselière pour ceux des catégories 1 et 2, etc.) paraissent donc inutiles, voire nocives, notamment parce qu’il est devenu très difficile pour ces animaux et leurs propriétaires de promouvoir leur sociabilité. Changer cette situation requiert de disposer de statistiques plus complètes. En effet, bien que la déclaration de toute morsure et l’évaluation comportementale des chiens mordeurs soient devenues obligatoires, toutes les morsures ne sont pas déclarées, loin de là, or il semble que la très grande majorité d’entre elles soient produites dans le milieu familial par des chiens de toutes races.

Nathalie BIAIS, Docteur vétérinaire vacataire en évaluations de dangerosité et Colette ARPAILLANGE, Docteur vétérinaire comportementaliste au centre hospitalier vétérinaire d’Oniris-Nantes

Maux de bêtes

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En France, on ne mange ni chien ni singe ; on gave des canards malgré la connaissance (approximative) de la souffrance que ce traitement leur inflige ; on ébouillante froidement des homards vivants mais on étourdit les bovins avant de les abattre... La consommation d’un animal, la façon de le tuer et, plus généralement, les actes dont il fait l’objet paraissent plus ou moins légitimes selon la culture dont on est imprégné, mais ils sont presque tous teintés de « spécisme »1 : ils dépendent généralement de l’espèce à laquelle l’animal appartient. La valeur attribuée à un animal et les efforts voués à le préserver d’un mal (disparition, souffrance) sont d’autant plus grands que son apparence ou son comportement nous évoquent les nôtres ; c’est, en quelque sorte, notre propre image que nous préservons alors2. Les idées et les moeurs évoluent, néanmoins. La distanciation hiérarchisée, spéciste, de l’Homme envers les animaux s’est réduite avec les connaissances apportées par la théorie darwinienne de l’évolution, la génétique moléculaire, la physiologie, les sciences du comportement...

Dès les années 1960, des chercheurs comme Jane Goodall, « immergés » chez des grands singes, nous ont conduits à voir ces derniers tels des êtres sociaux doués de culture ; les facultés du pigeon ou du cochon ne relevaient que d’un « instinct stupide » avant qu’on les soumette à des tests psychologiques. Le regard que nous portons sur les animaux change ainsi avec les sciences et avec des questionnements fluctuants mais qui demeurent largement relatifs à la nature humaine : l'animal est-il doué de raison ? Certains de ses comportements peuvent-ils être qualifiés d'homosexuels? Existe-t-il des gènes d'altruisme ? L'activité des femelles chez telle espèce témoigne-t-elle d'une organisation matriarcale ?3 Pour autant, les avancées scientifiques n’ont pas bouleversé l’exploitation animale ; c’est surtout la lutte d’associations de protection qui a installé la nécessité de donner des droits aux animaux (cf. chapitre "expérimentation et protection animales). Un droit pour l’animal ? Quelle idée étrange ! Comment savoir ce qui lui convient, puisqu’il ne peut nous parler ? Ce droit doit donc être fondé sur une éthique (une morale de l’action), mais il rencontre au moins deux difficultés majeures : être consensuel et non spéciste.

Après avoir fait de très nombreuses découvertes sur la vie grâce à des sacrifices d’animaux4, les scientifiques partagent aujourd’hui l’objectif d’éviter toute mort ou souffrance inutile ; c’est pourquoi ils multiplient les études visant à estimer les souffrances potentielles des espèces utilisées, certaines étant appuyées sur l’observation de troubles biologiques5. Mais, puisque nous ne pourrons sans doute jamais savoir « quel effet cela fait d’être une chauve-souris », selon la formule de Thomas Nagel, comment connaître le mal-être de l’animal sans qu’interfère notre propre sensibilité ? Florence Burgat suggère que « si l’anthropocentrisme représente aux yeux du scientifique la faute la plus grossière, il reste que c’est sur le plan pratique peut-être la manière la plus sage de veiller au bien-être des animaux »6 .

O.N.d.S.

En complément...

1. extension du racisme aux espèces animales. Cf. Éthique animale, J.-B. Jeangène Vilmer (PUF, 2008)

2. L’Animalité, D. Lestel (L’Herne, 2007) et L’Homme et l’animal, C. Combes et Ch. Guitton (Pour la science/Belin, 1999)

3. Quand le loup habitera avec l’agneau, V. Despret (Les Empêcheurs de penser en rond, 2002)

4. Bêtes de science, C. Bousquet (Seuil, 2003)

5. Les recherches sur le bien-être animal à l’Inra

6. Animal, mon prochain, F. Burgat (Odile Jacob, 1997)

Mon super toutou

Tu n’es pas le plus noble des animaux mais ton utilité m’épate sans cesse. Après avoir gardé mes moutons, repoussé les voleurs, diminué ma solitude, diverti mes enfants, rapporté le faisan, pisté le fuyard, décelé la drogue, sauvé des accidentés, tracté mon traîneau, ému des parieurs, guidé des aveugles (et goûté au mollet du nouveau facteur), tu m’aides à lutter contre des pathologies humaines en me laissant expérimenter sur toi. Par ta présence, tu apportes aussi une assistance à certains soins, nommée « thérapie facilitée par l’animal », par exemple en aidant à « rompre la glace » entre un thérapeute et son patient atteint de troubles psychologiques1.

Je te renvoie maintenant la balle. Je t’offre de plus en plus d'interventions chirurgicales et de kinésithérapies semblables à celles qu’on pratique chez l’Homme, y compris contre le ronflement ; j’adapte mes techniques d’imagerie médicale à ton corps et je fais collaborer des chercheurs pour lutter contre des maladies qui nous atteignent tous les deux. Avec Dominique Heymann2 et ses collègues3, j'explore, grâce à tes congénères atteints de cancers osseux, la capacité de certaines substances à stopper la dégradation des os ; j’identifie les prédispositions génétiques de ces cancers qui, chez les tiens, sont souvent liés à la consanguinité des races que j’ai créées. Tu contribues ainsi, en tant que patient, à la mise au point de traitements efficaces pour l’Homme et pour toi4 sans l'introduction artificielle des pathologies concernées chez d'autres animaux comme des souris ou des rats.

O.N.d.S.

En complément...

1. réseau d’échange d’informations au sein des activités de médiation animale avec l’animal de compagnie

2. UMR « Physiopathologie de la résorption osseuse » (Inserm/Université de Nantes)

3. J. Abadie, C. Ibish et O. Gauthier (Oniris-Nantes) ; C. André (UMR 6061, CNRS/Université Rennes 1)

4. Cf. Les chiens de l’espoir, Têtes chercheuses n°3

Place aux chiffres

alimentation : Une centaine de milliards d’animaux terrestres (en majorité des volailles élevées en batterie) sont utilisés chaque année pour l’alimentation humaine1. Plus de 1,2 milliard d'entre eux sont abattus en France2, où la consommation moyenne de viande par habitant et par an était de 97 kg en 2007, 102 kg en 1998, 79 kg en 1963, 40 kg en 1890 et 19 kg en 1790. Entre 1963 et 1992, la production française de bovins, porcins, ovins et caprins a cru de 68 %, celle des volailles de 277 %, tandis que celle des chevaux a été divisée par 7,73. La production piscicole et aquacole mondiale s’élevait, en 2007, à 140 millions de tonnes4.

expérimentation : Une centaine de millions d’animaux sont utilisés chaque année dans le monde pour la recherche scientifique. En France, ils étaient environ 2,3 millions en 2008 (7 millions en 1980), 81 % d'entre eux étant des rongeurs et des lapins5.

compagnie : Il y a aujourd’hui, en France, un peu plus d’animaux de compagnie que d’habitants. 51 % sont des poissons en aquarium. Le nombre de chiens et de chats est d'environ 18 millions6

Aurélie GOUGNARD et O.N.d.S.

1. P. Singer, dans Éthique animale, J.-B. Jeangène Vilmer (PUF, 2008)

2. L'élevage moderne : un mode de production industrielle appliqué aux animaux

3. Ministère de l’alimentation, de l’agriculture et de la pêche (MAAP),

4. Site de la FAO

5. Rapport sur l’expérimentation animale en Europe et Une science sans cobaye

6. Rencontres animal et société MAAP (2008)

DOSSIER
Des animaux et des hommes

 Brèves animalières

par les auteurs des brèves

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