Avant 1873, chacun pensait que la
matière n’a que trois états possibles :
gazeux, liquide et solide. Cette année-là,
tandis que les gaz font l’objet de nombreuses
recherches depuis qu’on sait les contenir
et les identifier, un étudiant néerlandais,
Johannes Diderik Van der Waals (nommé
VDW ci-après), propose l’existence d’un état
fluide, à la fois gazeux et liquide. Ses travaux
de thèse le conduisent à élaborer une nouvelle
équation générale de la thermodynamique qui
rend compte de cet état et qui lui vaudra le prix
Nobel de physique en 1910.
VDW a ainsi brillamment contribué à mieux
expliquer le comportement de la matière, et
notamment ses changements d’états, alors
que son parcours l’y prédisposait peu a priori.
D’origine modeste, il avait intégré comme
enseignant l’une des écoles nouvellement
créées pour les classes sociales moyennes
mais qui ne donnaient pas l'accès aux études
supérieures malgré une large place faite aux
sciences. C’est en auditeur libre, en parallèle
de son activité d’enseignant, que VDW a suivi
le cours de physique de l’Université de Leyde.
Faute de savoir le latin, il dut attendre deux ans
l’autorisation de soutenir sa thèse en hollandais.
Atypique, son cas ne fut pourtant pas unique ;
trois autres prix Nobel ont été décernés à
des Néerlandais issus de ces nouvelles écoles
jusqu’en 1914.
Entre gaz et liquide
Au milieu du XIXe siècle, les physiciens
considèrent que le comportement d’un gaz
ne dépend pas de sa nature chimique, or les
résultats de nouvelles expériences dérogent aux
lois en vigueur, dont celle de Boyle-Mariotte :
dans un domaine de pressions élevées, on
observe que pour une température donnée le
produit de la pression et du volume d’un gaz
n’est pas constant ! Dans ses travaux théoriques
sur la capillarité, phénomène responsable de la
montée d’un liquide dans un tube étroit (de
section inférieure à 3 mm), VDW s’intéresse à la
transition entre états gazeux et liquide. Il
établit une loi reliant la pression, le
volume et la température et dans
laquelle la nature du corps intervient
via des forces d’attraction mutuelle
des molécules (une attraction de faible
intensité et rapidement décroissante avec
la distance entre les molécules).
Il devient alors possible de rendre compte du
comportement macroscopique de tout gaz à
n’importe quelle pression et de l’existence de
« l’état critique » d’un corps, point de transition
entre les états liquide, gazeux et fluide. À ce point
critique C correspond la température critique
Tc d’un gaz sous laquelle il peut être liquéfié
par compression. Cette découverte suscite un
programme de recherches expérimentales qui
permet de parvenir enfin à liquéfier de l’oxygène,
de l’azote, puis de l’hydrogène (Tc = –239,9 °C)
en 1898 et de l’hélium (Tc = –267,96 °C) en
1908. En 1902, Georges Claude met au point
un procédé industriel de liquéfaction de l’air et
fonde la société Air liquide, aujourd’hui leader
mondial de la production de gaz pour l’industrie,
la santé (oxygène médical, azote liquide...) ou
l’environnement (ozone pour assainir l’eau,
par exemple).
Des yaourts allégés
L’attraction mutuelle des molécules supposée
par VDW est précisée dans les années 20 et
nommée « forces de Van der Waals ». L’essor de
la chimie quantique permet à Peter Debye, autre
Néerlandais, d’interpréter ces forces comme
résultant d’interactions électrostatiques entre
les molécules, qui dépendent de la structure de
leurs « nuages d’électrons » (mais
qui n’impliquent pas une mise en
commun d’électrons comme dans
les liaisons covalentes en partie
responsables de la cohésion
d’une molécule). Ce sont elles
qui, par exemple, confèrent aux
geckos la grande adhésivité de
leurs pattes. Capables de grimper
sur la plupart des surfaces, ces lézards
inspireront la mise au point d’adhésifs
très puissants.
Les forces de VDW sont aussi responsables de la cohésion des agrégats, ensembles plus ou moins compacts de deux à quelques centaines d’atomes ou molécules. La compréhension de la formation de tels amas permet aujourd’hui de structurer finement des matériaux afin de diversifier leurs propriétés. Il peut s’agir, par exemple, d’agir sur la texture des yaourts en jouant sur le volume occupé par les agrégats de caséine (protéine du lait) tout en cherchant à remplir des pots de yaourt avec... moins de lait !
Diagramme P-V des états liquide et gazeux. Chaque isotherme indique comment, à température T fixée (ici croissante du jaune vers le rouge), la pression P d’un corps varie avec le volume v occupé par une mole (6,022 x 10 23 molécules ou atomes) de ce corps. Au delà de la température critique Tc., l’état fluide n’existe pas et un gaz ne peut être liquéfié. Alors que l’équation classique « des gaz parfaits » s’écrit Pv = RT, où R est une constante, celle de Van der Waals s’écrit (P + a /v^^2^^)(v – b) = RT, où a caractérise la force d’attraction mutuelle spécifique des molécules et où b est le volume qu’occuperait une mole de molécules si celles-ci étaient immobiles (v – b est donc le volume disponible pour leur mouvement).
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