Ouvriers et paysans hier, cadres
aujourd’hui ! Non, ce n’est pas
là un slogan de manifestation mais la
représentation de la société que donne
à voir la télévision. Heureusement, les
recensements périodiques de la population
et les enquêtes statistiques sur le travail
permettent de distinguer les évolutions
véritables des clichés de l’air du temps.
Oui, ces dernières décennies ont vu en
effet les paysans se raréfier, et le « petit
commerce » se restreindre à l’alimentation
de proximité. Dans le même temps, les
emplois de cadre d’entreprise se sont
fortement développés ; ceux d’enseignant et
de médecin aussi. Ils sont à présent occupés
par de nombreux jeunes diplômés et, chose
nouvelle, par des femmes, bien que ce
soient toujours les « emplois d’exécution »
(assistantes maternelles, caissières,
vendeuses, employées de l’hôtellerierestauration...)
qui offrent à celles-ci le plus
de débouchés. Féminisation et tertiarisation
sont allées de pair.
Pour autant, les ouvriers et le travail à la
chaîne sont loin d’avoir disparu. Malgré
la désindustrialisation, la figure sociale du
XXe siècle qu’est l’OS (ouvrier spécialisé)
perdure ; elle est le symbole persistant
d’un travail qui use. La pénibilité s’est
même accrue pour les salariés, avec
l’intensification du travail observée depuis
les années 1980 et la fréquence accrue
des horaires atypiques (travail nocturne,
pendant le week-end...) ou irréguliers.
Les statistiques permettent aussi de
relativiser l’essor de l’économie « de la
mobilité et de la connaissance ». Les cadres
ne représentent qu’un salarié sur six
et seule une infime partie d’entre eux
travaillent en open desk, sautent d’avion en
avion, envoient sans cesse des mails depuis
leur PDA (Personal Digital Assistant)...
Depuis les années 60, la proportion des
emplois d’exécution a en fait très peu
évolué. Numériquement, les cadres ont
« remplacé » les agriculteurs et les artisans
commerçants, et non les ouvriers et les
employés qui représentent encore plus de
la moitié de la population active. Et si les
changements d’emploi sont plus fréquents
qu’auparavant, ils le sont davantage pour
les travailleurs peu qualifiés que pour les
cadres.
Finalement, outre l’évolution des métiers
et de leurs effectifs, c’est aussi celle des
inégalités que l’observation du travail
invite à considérer. à l’instar du cas de la
mobilité évoqué ci-avant, il apparaît que les
oppositions entre travailleurs non qualifiés
et qualifiés, emplois précaires et stables,
générations anciennes et récentes, se sont
récemment renforcées.
Thomas AMOSSÉ, administrateur Insee,
chercheur au Centre d’études de l’emploi (Paris)
• 50 ans de mutations de l’emploi, Olivier Marchand (Insee Première, n°1312, septembre 2010)
Nombres d’emplois (salariés ou non) par secteur d’activité, de demandeurs d’emploi et d’inactifs en Pays de la LoireA voir une bonne vision statistique de l’emploi et de son évolution
nécessite de prendre des précautions.
En cette fin d’année 2010, parmi les 3,5 millions d’habitants des
Pays de la Loire, environ 1,5 million de personnes en emploi, 150 000
déclarées au chômage et 300 000 âgées de 15 ans ou plus en formation
ont été recensées. Ces chiffres indiquent des « stocks » instantanés
mais ni le nombre de personnes en situation très provisoire ou qui
combinent recherche d’emploi, formation et travail à temps partiel ni
les « flux » entre les différentes situations. Or l’Urssaf régionale recense
annuellement environ 2 millions de déclarations d’embauche, dont
près de 40 % en emploi saisonnier et plus de la moitié en intérim
(un mode de recrutement bien moins accessoire et occasionnel qu’il
y a 20 ans), 300 000 inscriptions à Pôle emploi et 36 000 sorties de
formation initiale.
Ensuite, quand on compare les statistiques de différentes années, il faut
savoir si les critères utilisés pour les produire (définitions des catégories,
méthodes de collecte des données et de calcul, etc.) sont identiques ou
non, étant donné qu’ils varient de temps à autre.
Il convient aussi de distinguer métiers et secteurs d’activité. Lorsqu’on
entend parler de baisse du nombre d’emplois dans l’industrie,
il s’agit de métiers non seulement industriels (ouvriers de production,
de montage...) mais aussi tertiaires (commerciaux, secrétaires,
comptables...). Autres exemples : un peintre sur quatre ne travaille pas
dans une entreprise du bâtiment et seul un cuisinier sur deux exerce
dans l’hôtellerie-restauration.
Quant à la mobilité professionnelle, elle ne se développe pas autant
que certains commentaires le suggèrent. Moins d’une personne sur
deux occupe un emploi dans le domaine de sa formation initiale
5 ans après celle-ci, et les passages d’une formation commerciale à
un emploi de gestionnaire ou de mécanicien automobile à ouvrier de
production sont fréquents. Si un tiers des formés dans les domaines de
la production exercent à moyen terme un emploi de service, l’évolution
inverse est cependant bien plus rare et la mobilité n’est pas, loin s’en
faut, toujours choisie.
Le système formations-emplois lui-même évolue peu. De nouvelles
filières apparaissent (multimédia, développement durable...) et certains
métiers tendent à disparaître (cordonnier, forgeron...), mais ces cas
sont peu fréquents. En outre, les phénomènes de reproduction des
orientations professionnelles demeurent très présents. Par exemple,
plus de 90 % des élèves des domaines de la mécanique, de l’énergie
ou du bâtiment sont encore des garçons, et les filles sont en proportion
identique dans ceux des services aux personnes, de la coiffure, du
secrétariat ou du travail social.
Hervé BLANCHETIÈRE, responsable de la mission Observation du Carif-Oref1 des Pays de la Loire
1. Centre d’animation, de ressources et d’information sur la formation - Observatoire régional Emploi Formation et le site me former
Le travail est central dans les sociétés dites développées : il fonde
leur organisation, notamment via le statut et la protection
sociale qui lui sont associés. Pourtant, nous semblons aller vers
« une société de travailleurs sans travail », a constaté la philosophe
Hannah Arendt en 19581. Ce paradoxe est encore d’actualité.
Hannah Arendt distingue trois niveaux de réalisation du travail :
le labeur (l’effort), l’oeuvre (la production) et l’action, au sens de
mise en relation à autrui.
Le labeur apparaît comme une nécessité matérielle, celle de
« manger son pain à la sueur de son front », selon la Bible ; chez les
Grecs antiques, il était indigne d’un homme libre, donc réservé aux
esclaves. L’esclavage a été aboli, mais un asservissement perdure
néanmoins dans le travail à la chaîne et des métiers très contraints.
Avec des produits toujours moins durables (vêtements, stylos bille,
jeux vidéo...), moins tangibles (téléservices) ou plus anonymes
(division des tâches, sous-traitance), l’effort fourni comme le
travailleur lui-même perdent de leur valeur.
En revanche, une oeuvre telle qu’un meuble d’ébéniste, une éolienne ou
une pièce de théâtre donne d’autant plus de sens au labeur qu’elle est
durable et qu’elle met en jeu des compétences visibles. Le travail apparaît
alors comme un moyen « de mettre en valeur la Création et de gagner le ciel » (Saint Augustin, Ve siècle), d’épanouissement, de réalisation de soi.
Enfin, la mise en relation à autrui (l’animation d’une équipe, le dialogue
avec le client, une action de formation...), dans laquelle la parole et le respect de l’autre sont essentiels, est source d’intégration sociale et renforce le sentiment d’utilité. Or, si l’essor des moyens informatiques
permet d’améliorer certaines productions et certaines conditions de
travail, elle tend en revanche à laisser moins de place à la parole.
Notre société lutte contre ces tendances et notamment contre
les risques d’exclusion sociale : elle a créé des statuts, la Sécurité
sociale (1945), l’assurance chômage (1958) ; elle a voté des lois
qui encadrent les contrats de travail ou qui facilitent l’accès à une
formation continue... Pourtant le nouveau chômeur perd rapidement
son statut, puis une bonne partie de ses relations et de sa protection
sociale. De plus, la productivité reste un indicateur prépondérant dans
les choix économiques et politiques ; le travail humain étant souvent
considéré comme un coût, les quantités de travail et de travailleurs
ne cessent d’être réduites afin d’améliorer la productivité.
Aussi, lorsqu’on se concentre sur ces problèmes, le travail peut-il
apparaître tel un monstre qui juxtapose, sans les articuler
suffisamment, facteur de production, aspiration de l’Homme à oeuvrer
et intégration sociale. D’où ces deux questions, en vue d’humaniser
« le monstre » : le droit peut-il assurer une meilleure cohésion de
ces trois composantes ? Faut-il changer d’indicateurs ?
Arnaud DU CREST, directeur de la mission Observatoires de la Société publique locale d’aménagement régionale des Pays de la Loire
• 1. La condition de l’homme moderne, Hannah Arendt (Calmann-Lévy, 1983)
• Le travail, Dominique Méda (Puf, collection « Que sais-je », 2007)
• Souffrance en France - La banalisation de l'injustice sociale, Claude Dejours (Éditions du Seuil, 1998)
• Cf. Éloge de l’artisanat, Arnaud du Crest, ci-dessous
Quand un philosophe réfléchit sur son métier de réparateur de motocycles, cela donne un mélange aussi détonnant qu’un moteur à deux temps. Dans son livre Éloge du carburateur, essai sur le sens et la valeur du travail 1, Matthew B. Crawford, docteur en philosophie politique et mécanicien en Virginie (USA), nous livre son regard sur le travail d’aujourd’hui.
« Le maître artisan accomplit exactement les mêmes tâches que son apprenti, simplement il les accomplit mieux » (page 183). Selon Crawford, le travail artisanal confronte au réel ; il apprend à reconnaître et affronter l’échec, ce que les emplois administratifs permettent souvent d’éviter, de multiples façons. Ce travail a un sens immédiat, l’usage de l’objet réalisé, alors que de nombreux cadres de services cherchent le sens de leur activité et perdent leur identité de travailleurs intellectuels, car « manipuler des abstractions n’est pas la même chose que penser » (p. 55).
L’auteur souligne ainsi une différence fondamentale entre l’artisanat et les activités des organisations bureaucratiques où « une partie du travail consiste à interpréter et réinterpréter des événements qui définissent une réalité » et où « la parole d’un individu n’est jamais prise au pied de la lettre car il est généralement entendu que tout discours a un caractère provisoire. Rien n’est fixé dans le béton contrairement à ce qui se passe par exemple sur les chantiers où, justement, les travailleurs doivent couler des dalles en béton » (citation de Robert Jackall, p 160).
D’un point de vue économique, l’artisanat qu’est l’activité de réparation présente le grand avantage de ne guère pouvoir être délocalisé : « On ne plante pas un clou dans le web », remarque Alan S. Blinder2. Il est possible de délocaliser les emplois de production et certains services tels que les activités comptables, financières ou informatiques, mais pas la réparation de matériels suffisamment chers pour rechigner à les jeter quand ils ne fonctionnent plus.
La hiérarchisation des formations et l’attrait quasi systématique qu’elle confère à l’enseignement supérieur auprès des jeunes n’échappent pas à la critique de Crawford, qui cite, entre autres exemples, l’étude du sociologue Ivar Berg selon laquelle « il existe une corrélation inverse entre le niveau d’études et la performance des contrôleurs aériens » (p. 167, à propos du contrôle aérien aux États-Unis avant 1970). En se référant à Aristote et sa définition du bonheur, à Hannah Arendt et la durabilité des biens, à Platon et à quelques autres encore, notre réparateur de motos nous emmène dans un voyage de réflexion qui devrait intéresser nombre de formateurs, d’enseignants, de décideurs du système éducatif, et, sans dénigrer le travail intellectuel et administratif, aider à redorer l’image de l’ouvrage manuel.
1. La Découverte, 2010
2. p. 43, en référence à Free trade's great, but offshoring rattles me, A. Blinder (Washington Post, 6 mai 2007)
Arnaud DU CREST, directeur de la mission Observatoires de la Société publique locale d’aménagement régionale des Pays de la Loire
La diversité du personnel fait aujourd’hui partie intégrante des nouveaux objectifs de l’entreprise. C’est ainsi qu’en 2009 la Banque populaire Atlantique a souhaité réaliser un diagnostic de sa situation en matière de diversité et de discrimination en vue de mettre en place une politique adéquate.
L’enquête demandée aux chercheurs en psychologie avait pour but de repérer les représentations et les connaissances des salariés sur ces deux thèmes. Nous leur avons proposé de recourir à des entretiens semi-directifs1 fondés sur les théories de la psychologie sociale et du travail, ainsi qu’à des questionnaires fondés sur la méthode d’associations libres. Cette méthode permet, après un traitement statistique, de mettre en évidence les mots qui viennent le plus fréquemment à l’esprit, comme rejet, racisme et ségrégation, quand on évoque le terme discrimination.
Il a été ainsi possible, par exemple, d’observer une distorsion entre la perception des participants relative aux discriminations et les constats consignés dans le rapport 2009 de la Halde2. En effet, une grande majorité des interviewés ont estimé que les personnes les plus discriminées aujourd’hui, en France, sont les femmes. Or, selon le rapport de la Halde, ce sont les critères d’origine ethnique et de handicap qui arrivent en tête. Il a donc été préconisé de faire connaître les fréquences des différents types de discrimination.
Une relation entre autorité et discrimination se dégage de notre enquête de manière tout aussi importante : de nombreux salariés ont exprimé leur sentiment de ne pas être en situation de faire acte de discrimination dans le cadre professionnel parce qu’ils n’ont pas le pouvoir de donner des ordres ; la discrimination serait ainsi l’apanage des managers. Dans ce cas également, il est apparu pertinent de proposer un plan de communication qui explique les mécanismes de la discrimination, donne une définition claire de ce phénomène et souligne le fait que tout un chacun peut en être auteur ou victime.
Un ensemble de préconisations a été ainsi élaboré, incluant des éléments que l’entreprise n’avait pas envisagés ou dont elle avait sous-estimé les effets potentiels sur les comportements : système d’alerte de comportements discriminatoires, actions de communication (information sur la discrimination et sur les lois qui la ciblent, opérations de sensibilisation réalisées avec des associations partenaires…), précautions dans le recrutement et les plans de carrière, etc.
Ces diverses mesures ont été proposées sous la forme d’un plan d’actions simultanées. L’efficacité de la politique visée semble en effet nécessiter que les informations apportées aux salariés et les changements mis en œuvre dans l’entreprise se fassent mutuellement écho.
1. cf. glossaire
2. Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité.
Romain OLLIVAUD, étudiant en master de psychologie sociale, stagiaire au LabÉCD, laboratoire « Éducation, cognition, développement » de l’Université de Nantes, et Élise RENARD, Maître de conférences, chercheuse au LabÉCD (Université de Nantes).
par les auteurs des brèves
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