Un défi lumineux

Fabrice ODOBEL, directeur de recherche CNRS au Ceisam, laboratoire « Chimie et interdisciplinarité : synthèse, analyse, modélisation » (Université de Nantes/ CNRS), responsable de l’équipe « Photonique et ingénierie moléculaires »

Les cellules photovoltaïques à colorants (Dye-Sensitized Solar Cell, ou DSSC) inventées il y a une vingtaine d’années par Michael Grätzel sont une alternative très intéressante aux cellules en silicium aujourd’hui utilisées pour capter l’énergie lumineuse (cf. "Des solutions hautes en couleurs ci-contre"), mais il faut améliorer leur rendement énergétique, qui atteint aujourd’hui 11 %. Dans une DSSC conventionnelle, la photo-électrode, avec laquelle le rayonnement solaire interagit, contient des nanoparticules de « semiconducteur de type n » (ou SCn, qui est typiquement du TiO2) dont la surface est recouverte de colorants. Sous irradiation lumineuse, les colorants acquièrent une énergie suffisante pour libérer des électrons dans le TiO2 (ils sont injectés dans sa « bande de conduction »). La lumière solaire joue ainsi le rôle d’une pompe à électrons. Les colorants recouvrent leur état initial grâce à des « médiateurs » présents dans l’électrolyte, tels que des ions d’iodure (I) ; les médiateurs alors oxydés (I3) traversent l’électrolyte et atteignent la contre-électrode de platine où ils retrouvent également leur état initial. L’originalité de l’approche de notre équipe est de travailler sur des DSSC ayant un fonctionnement inverse du précédent, grâce au remplacement du SCn par un semi-conducteur de type p (SCp), tel que l’oxyde de nickel. Sous l’action du rayonnement solaire, le colorant greffé au SCp ne donne pas à ce dernier un électron mais, au contraire, lui en prend un. Le premier challenge, aujourd’hui accompli, a consisté à réaliser un prototype fonctionnel d’une telle cellule pDSSC, en trouvant notamment des colorants et des médiateurs adéquats.

De l’électricité et un combustible à partir de lumière et d’eau
Cette recherche poursuit deux buts majeurs. Le premier consiste à mettre au point une technologie de « cellules tandem » qui, en couplant les deux photo-électrodes SCn et SCp (cf. figure 1), permettra d’accéder à des rendements supérieurs à celui des DSSC classiques tout en restant peu onéreuse. Nos études ont montré la faisabilité d’un tel dispositif, mais le rendement visé nécessite d’augmenter les performances des pDSSC, encore inférieures à celles des nDSSC.

Le second objectif consiste à utiliser les électrons libérés par la lumière pour effectuer un travail chimique et non plus seulement électrique. Une photocathode constitue en effet une source d’électrons pouvant être engagés dans une multitude de réactions chimiques, avec la lumière solaire comme seul apport énergétique. Provoquer de telles réactions de manière très ciblée est délicat mais désormais possible. Une partie de l’énergie captée pourrait être alors stockée chimiquement, comme dans la photosynthèse végétale. Il est ainsi envisagé de produire des combustibles tels que le dihydrogène à partir de l’eau (cf. figure 2) et le méthane ou le méthanol à partir de l’eau et du CO2.

Pour parvenir à réaliser une telle photolyse de l’eau, il reste à trouver des colorants, des catalyseurs (qui initient les réactions chimiques visées) et la façon d’arranger ces différents constituants de sorte que les transferts d’électrons entre les semi-conducteurs et ces catalyseurs soient suffisamment intenses et bien coordonnés.

© RC2C, d'après F. Odobel
En complément...

• PDF du Commissariat à l'énergie atomique sur le stockage de l'électricité d'origine photovoltaïque

Des nanotrous fertiles

Alain GIBAUD, Professeur, chercheur au LPEC, Laboratoire de physique de l’état condensé (Université du Maine/CNRS)
Surface d'un film mince poreux de TiO2 (par microscopie à force atomique ; en haut à droite, une image obtenue par cristallographie) © Nicolas Delorme et Jean-François Bardeau

La conception de matériaux d’intérêt énergétique tire aujourd’hui grand parti de l’ingénierie des minéraux « à porosité contrôlée » (auxquels on sait conférer une certaine quantité, par unité de volume, de trous de diamètres identiques). Notre laboratoire produit et étudie notamment des films minces de dioxyde de titane (TiO2) cristallisés ayant des « nanopores », trous de quelques nanomètres de diamètre régulièrement espacés, en forme de nid d’abeille ou de géométrie plus complexe. Ces films ont des propriétés remarquables. Par exemple, par un simple éclairement, ils peuvent devenir autonettoyants ou bactéricides1. Ils sont également intéressants pour développer des cellules photovoltaïques à TiO2. Les nanopores, qui constituent autant de réceptacles pour les colorants utilisés dans ce type de cellule, offrent en effet une très grande surface d’interaction électronique entre le TiO2 et ces colorants, et donc un rendement photovoltaïque meilleur qu’avec les films classiques dont la porosité est plus grossière.

Le stockage de fluides sous pression est également concerné. Nous avons mis en place un équipement de pointe qui permet d’utiliser du CO2 à l’état supercritique (de température et de pression telles qu’il n’est ni liquide ni gazeux mais un peu l’un et l’autre à la fois). L’objectif initial était la conception de moyens de stockage de gaz à effet de serre comme le CO2 ou d’intérêt énergétique (H2, CH4...) à des pressions très inférieures à celles qui sont requises pour utiliser des bouteilles classiques, d’où un stockage moins coûteux en énergie ; l’exploration des propriétés du CO2 supercritique (par exemple, c’est un solvant non toxique) a étendu l’horizon des applications possibles. Nous utilisons en particulier cet équipement pour fabriquer des nanoparticules de CaCO3 afin de mettre au point, en collaboration avec des chercheurs de l’Inserm à Angers et à Nantes, des matériaux biocompatibles utiles contre l’ostéoporose ou contre l’usure du cartilage2. Voilà un nouvel exemple de débouché imprévu d’un travail de recherche.

1. Cf. Des films à multiples facettes, A. Bulou,Têtes chercheuses n°2 « Des matériaux de génie ». 2. Cf. Réparer le squelette, TC n°14 « Le corps sous pressions ».

DOSSIER
Le plein d'énergies

Prouesses électrochimiques

Des solutions hautes en couleurs

Améliorer les systèmes photovoltaïques ou le stockage de l’énergie solaire nécessite de nouveaux matériaux et de nouveaux procédés de mise en forme. Dans ce cadre, des sols et des gels contenant des nanoparticules d’oxyde de titane tiennent la corde.
par Luc BROHAN, chargé de recherche CNRS, responsable de l’équipe « Conversion et stockage de l’énergie solaire » à l’IMN, Institut des matériaux Jean-Rouxel (CNRS/Université de Nantes). www.cnrs-imn.fr/CESES/index.htm
Exemple de nanoparticule d’oxyde de titane - Diamètre : 1,7 nm ; surface spécifique (rapport surface/volume) : 9 m -1 © RC2C, d’après L. Brohan

L’énergie du rayonnement solaire reçue à la surface de la Terre est environ 10 000 fois supérieure à la demande énergétique mondiale, or à peine 1 % de l’énergie électrique produite aujourd’hui provient de la conversion photovoltaïque de cette énergie quasi inépuisable et partout disponible. Le marché mondial « du photovoltaïque » connaît toutefois une forte croissance : entre 40 et 80 % par an depuis 10 ans. Avec une « puissance installée » (effectivement disponible) de 16 gigawatts (GW), l’Union européenne affiche 70 % du total mondial, l’Allemagne comptant près de 10 GW à elle seule.

Afin que ce développement puisse répondre substantiellement à la demande croissante en énergie, réduire les coûts et augmenter les performances sont nécessaires (le coût du watt photovoltaïque installé doit être divisé par 10 d’ici à 2050 pour rivaliser avec celui des centrales thermiques ou nucléaires) et une partie de l’énergie collectée devra être stockée pour être utilisée en l’absence d’ensoleillement.

Nos recherches visent à développer des prototypes de cellules photovoltaïques « de troisième génération »1, dont le rendement2 peut dépasser 30 % (un seuil infranchissable pour les cellules au silicium cristallin classiques), et des photobatteries (qui stockent l’énergie captée via des transformations chimiques) efficaces, de faible coût, non toxiques et recyclables.
Pour ces deux types de dispositifs, nous travaillons sur des nanomatériaux photosensibles à base d’oxyde de titane qui permettent d’absorber une plus large gamme de photons de longueurs d’onde différentes et, par conséquent, de capter davantage d’énergie solaire que les cellules au silicium.

Avec ou sans stockage
Ces nanomatériaux sont des sols (solutions colloïdales, composées de nanoparticules et d’un solvant liquide) et des gels (solides ayant la consistance d’une cire). Grâce à la grande surface spécifique2 des nanoparticules, des réactions d’oxydoréduction2 singulières se produisent sous illumination UV. Si une partie du sol ou du gel initialement transparent est au contact d’un milieu oxydant (air ou O2, par exemple), le sol ou le gel se colore en rouge ; si l’autre partie est au contact d’un milieu réducteur (tel N2 ou H2), il se colore en bleu. Ces réactions d’oxydoréduction rendent possible le stockage d’énergie lumineuse sous forme d’énergie électrochimique. Elles sont en effet réversibles, comme en témoigne le mélange d’un sol réduit, bleu, et d’un sol oxydé, rouge, qui devient transparent et dégage de la chaleur.

Après avoir montré expérimentalement qu’il est possible d’utiliser ainsi ces sols et gels dans un dispositif photovoltaïque (sans stockage d’énergie) ou dans une photobatterie (avec stockage), notre équipe est à la pointe du développement de procédés de mise en forme de ces nanomatériaux afin de réaliser des prototypes industriels. Pour ce faire, elle conçoit et teste diverses voies de synthèse de sols ou de gels contenant des nanoparticules d’oxyde de titane. L’épaisseur des films de sol ou de gel et la technique utilisée pour les produire (avec des rouleaux, par jets d’encre...) sont ajustées en fonction de leur viscosité. La température, la concentration des différentes espèces chimiques, la nature du solvant et celle de l’atmosphère environnante sont autant d’autres paramètres à faire varier pour optimiser le fonctionnement.

1. Cf. Mille-feuilles solaires, J. Kessler, Têtes chercheuses n°2 « Des matériaux de génie ».

Lire aussi l'article ci-dessous "Souple, stable et dopé"

2. Cf. le glossaire.

Souple, stable et dopé

Mihaela GIRTAN, Maître de conférences, chercheuse au LPhiA, Laboratoire de photonique de l’Université d’Angers, mihaela.girtan@univ-angers.fr

Mettre au point des dispositifs photovoltaïques performants nécessite l’exploration de nombreuses combinaisons de matériaux a priori intéressants et une meilleure compréhension de phénomènes physiques d’échelle nanométrique, en particulier pour des systèmes dont certaines couches matérielles n’ont que quelques dizaines de nanomètres d’épaisseur. Une partie des études que nous menons se concentrent sur la stabilité de ces matériaux, et notamment celle de films de polymères organiques adaptés à la conception de dispositifs à couches minces, souples et de grande surface. En effet, dans la mesure où les progrès dont ont bénéficié ces dispositifs incluant des polymères portent en large partie sur leur rendement énergétique (il atteint 8 % aujourd’hui contre 2,5 % seulement il y a 4 ans), c’est le manque de stabilité dans le temps qui tend à devenir le principal frein à leur développement commercial.

La plupart des dispositifs organiques ou hybrides (organiques et minéraux) existants sont faits de plusieurs strates ; la couche inférieure est une électrode (cathode) métallique et la couche supérieure est une électrode (anode) transparente faite, dans la plupart des cas, d’oxyde d’indium « dopé » à l’étain (ITO). Ce dernier est choisi notamment pour sa résistivité électrique1 très faible mais il est cher parce que l’indium est rare ; de plus, les propriétés électriques (liées au transport des électrons) ou optiques (transparence) de ces systèmes à ITO se dégradent rapidement. Récemment encore, on ne connaissait pas l’origine de cette dégradation ; nous avons montré qu’elle est principalement due à l’absorption d’oxygène par l’ITO lorsque sa température augmente du fait de son exposition au soleil.

Nous testons des matériaux de remplacement de l’ITO. Un bon candidat est l’oxyde de zinc (ZnO), abondant et sans toxicité connue. Pour le ZnO comme pour d’autres candidats, nous développons des modèles et effectuons différents types d’expérimentations. Il s’agit de caractériser leurs propriétés électriques et optiques non seulement en fonction de différents paramètres (température, épaisseur de couche, temps…) mais aussi selon différents procédés de fabrication et de dopage. Par exemple, les propriétés du ZnO peuvent être améliorées grâce à l’inclusion d’atomes d’aluminium, mais ce dopage est plus ou moins efficace selon la technique utilisée (au moyen d’un laser, entre autres) pour déposer le ZnO dopé en couche mince sur une surface. La recherche d’un procédé optimal doit, comme pour les matériaux utilisés, prendre en compte des aspects économiques.





1. capacité d’un matériau à s’opposer au courant électrique. Plus précisément, c’est la résistance électrique R d’un conducteur fait de ce matériau, de longueur L = 1 mètre et dont la section a une surface S de 1 m2. Ainsi la résistance R (en ohms) d’un matériau de résistivité r vaut rL/S.

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