Les insectes ravageurs de cultures ou vecteurs
de maladie grave sont pour l’Homme des
adversaires redoutables. Diverses molécules
d’origine végétale (nicotine des feuilles de tabac,
pyréthrine du chrysanthème, etc.) ont été utilisées
contre eux avant d’être largement remplacées par
des composés synthétiques moins coûteux.
Les néonicotinoïdes et les pyréthrinoïdes
constituent ainsi les deux familles d’insecticides
les plus vendues dans le monde. Ces
neurotoxiques perturbent la transmission des
messages nerveux le long des neurones ou dans
les synapses (connexions entre neurones). Ils
induisent chez les insectes une hyperexcitation
du système nerveux qui aboutit rapidement à
une paralysie mortelle (des effets peuvent se
produire aussi chez les mammifères mais sont
beaucoup moins intenses). Leur utilisation
massive a entraîné l’apparition de résistances
chez certaines espèces, conduisant de nombreux
agriculteurs à augmenter les doses ; elle est mise
en cause dans le dépeuplement des colonies
d’abeilles et dans des pathologies humaines.
Le programme gouvernemental Écophyto
2018, lancé en 2007, vise à diminuer de moitié
l’utilisation des pesticides. Cet objectif requiert
notamment de mieux caractériser les cibles
moléculaires des insecticides et les mécanismes
neuronaux dont dépend leur efficacité ;
c’est là un axe de recherche prioritaire pour
notre laboratoire1.
Une pléthore de cas
Les néonicotinoïdes se fixent de manière
irréversible sur les récepteurs de l’acétylcholine,
un neurotransmetteur crucial chez l’insecte.
Ces récepteurs dits nicotiniques, présents dans
les synapses et ailleurs sur les neurones, sont
constitués de protéines formant un canal qui
s’ouvre en présence d’acétylcholine ou d’un
néonicotinoïde. Une espèce d’insecte peut
compter jusqu’à 3 000 récepteurs nicotiniques
différents du fait que, parmi 11 protéines
possibles, les 5 unités qui les composent sont
associées de façon aléatoire. Ce grand nombre
de combinaisons possibles est responsable d’une
large diversité de sensibilités des récepteurs à
un insecticide donné. Nous avons montré,
par exemple, que chez la blatte un groupe
de récepteurs est naturellement sensible à
l’imidaclopride (néonicotinoïde du Gaucho®)
alors qu’un autre groupe ne l’est pas, et cela
bien que les insectes étudiés n’aient jamais été
mis en contact avec cet insecticide.
Mieux connaître la composition moléculaire de ces
récepteurs devrait nous permettre de comprendre
les origines de résistances aux insecticides et de
trouver des molécules capables d’empêcher des
récepteurs de devenir insensibles ou d’augmenter
leur sensibilité pour fragiliser l’insecte ciblé.
Le filon du second gène
Dans le but de tirer parti de cette diversité de
sensibilités, une approche génétique semble
incontournable. En voici une illustration.
Chez les insectes dont les génomes sont
aujourd’hui séquencés (moustique, drosophile,
abeille, guêpe, ver de farine, puceron), un seul
gène est responsable de l’existence des canaux
sodium, petites structures de la membrane
neuronale par lesquelles transite du sodium
nécessaire au transport du signal nerveux. Ce
gène commun à tous les insectes est exprimé en
différents transcrits (des ARN messagers) qui sont
source de protéines différentes donc de sensibilités
diverses à un insecticide destiné à bloquer le canal
sodium. Or, en étudiant les transcrits de ce canal
chez la blatte américaine, nous avons découvert
avec surprise qu’ils provenaient de deux gènes
distincts. Nous recherchons désormais le second
gène chez d’autres espèces jugées nuisibles, la
connaissance précise de ses transcrits pouvant
permettre de comprendre voire de prédire la
sensibilité des canaux sodium qui lui sont liés.
Des expressions géniques réalisées in vitro
pourraient aussi indiquer quels sont les canaux
les plus fréquemment exprimés et orienter en
conséquence le développement d’insecticides
plus sélectifs que les produits actuels, capables
de bloquer l’expression ou le fonctionnement de
ces canaux chez les seules espèces ciblées.
Un résultat récent étaie l’intérêt de cette stratégie.
Une étude électrophysiologique de deux canaux
sodium différents chez la blatte américaine a
montré que l’un est 1 000 fois moins sensible que
l’autre à l’insecticide DCJW, mais nous sommes
parvenus à augmenter la sensibilité du premier
canal d’un facteur supérieur à 3 000. Si l’on
réussissait à établir une correspondance entre
ces deux canaux et les deux gènes différents et
que le gène atypique était identifié chez d’autres
espèces envahissantes, alors le développement
d’insecticides spécialisés contre elles deviendrait
envisageable. Hélas, les gènes des canaux
sodium sont très difficiles à cloner du fait de
leur grande taille et de leur instabilité (mutations
fréquentes). Ce problème restreint largement
les moyens d’étudier leur expression mais nous
recherchons une parade.
1. D’autres approches visent à associer les insecticides
à des substances qui, par exemple, vont attirer
sélectivement des ravageurs, ou à les encapsuler pour
limiter leur diffusion dans l’environnement. Cf. "Une lutte parcimonieuse, B. Lapied, www.tetes-chercheuses.fr, n°13 « Des animaux et des Hommes ".
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