Démasquer les pesticides

Alain JADAS-HÉCART, Maître de conférences, chercheur au Leesa, Laboratoire d’études environnementales des systèmes anthropisés (Université d’Angers)
© www.ohazar.com

Les pesticides sont étroitement surveillés via l’analyse de nombreux prélèvements effectués dans l’environnement, dans les exploitations agricoles ou dans les produits de consommation. Cette analyse rencontre toutefois des difficultés : dans les eaux, les teneurs sont parfois inférieures à 0,1 microgramme par litre, soit l’équivalent d’une cuillérée diluée dans les 89 km3 du lac Léman ; la diversité des produits recherchés nécessite le recours à différentes techniques ; la mesure de la concentration d’une substance peut être faussée par la présence d’autres composés et il faut alors procéder à l’isolation de la substance, doublée parfois d’une réaction chimique (« dérivation »), pour la détecter...

Le cas du glyphosate illustre ce dernier problème. Cette molécule active d’une catégorie d’herbicides très peu sélectifs (« désherbant total ») compte parmi les pesticides les plus largement présents dans les eaux. Sa détection nécessite une dérivation en milieu basique qui se produit peu ou pas du tout en présence de cations métalliques (tels le calcium, le cuivre, le fer ou le zinc relativement abondants dans les sols et les eaux) avec lesquels il forme des « complexes chimiques ». Différentes voies de résolution ont été explorées pour « décomplexer » le glyphosate avant dérivation, soit directement en acidifiant l’échantillon, soit en introduisant des composés qui vont libérer le glyphosate parce qu’ils sont plus complexants que lui. Mais aucune de ces deux méthodes n’est totalement satisfaisante : la dérivation est impossible en milieu acide et, dès lors qu’on rend basique ce milieu, une complexation se produit de nouveau ; la seconde méthode ne fonctionne pas lorsque l’échantillon est très chargé en cations (tel est le cas pour l’eau de mer).

Le recours à des spectromètres de masse peut permettre d’appliquer ces deux méthodes, mais peu de laboratoires disposent de ces équipements coûteux. C’est pourquoi nous étudions la possibilité d’utiliser des résines capables d’extraire les cations de l’échantillon et de rendre ainsi largement accessible la quantification. Les essais déjà réalisés sont prometteurs mais il reste encore à effectuer différentes mises au point avant d’être en mesure de proposer cette méthode de décomplexation.

Des sentinelles génétiques

Flets © Fotosearch
Justine MARCHAND, Yann HARDIVILLIER, Vincent LEIGNEL et Brigitte MOREAU, respectivement Maîtres de conférences et technicienne de recherche à l’Université du Maine, chercheurs au Laboratoire de biologie et génétique évolutive, équipe « Mer, molécules, santé » (Universités de Nantes et du Maine/UCO-Angers)

L a préservation des écosystèmes littoraux est un enjeu économique et patrimonial majeur, notamment pour les Pays de la Loire dont le littoral dépasse 1 300 km de long. Il est donc important que notre région dispose de systèmes capables de mesurer les effets des pollutions des réseaux hydrologiques. À cette fin, en plus d’identifier les polluants présents dans les environnements aquatiques, il faut pouvoir déceler les perturbations métaboliques qu’ils provoquent chez des organismes vivant dans ces milieux : ces anomalies peuvent témoigner d’une déstabilisation des écosystèmes.

Aujourd’hui, l’étude des réponses physiologiques à la présence de toxiques est couramment entreprise sur des espèces qualifiées de sentinelles1 (par exemple, les moules et le flet, un poisson plat) car connues pour leur sensibilité à certains polluants. Notre équipe étudie les génomes d’espèces marines et les processus d’adaptation de ces espèces aux variations de leur milieu. Nous identifions notamment des gènes dont l’activation est modulée par un stress physicochimique. Leur expression (production de protéines particulières) correspond parfois à un mécanisme de résistance au stress ; bien souvent, elle précède l’apparition d’altérations fonctionnelles irréversibles.

Le suivi de cette expression génique permet d’obtenir, de façon relativement simple, des signaux d’alerte précoces, fondés non pas sur une concentration de polluants mais sur des effets tangibles de ces polluants. Cette approche est de ce fait très intéressante pour évaluer rapidement la qualité d’un écosystème, voire prévenir sa dégradation. Des techniques du génie génétique sont mises en œuvre et adaptées à cet objectif dans notre laboratoire. Il s’agit principalement de la RT-PCR2 quantitative, qui permet de mesurer in vitro le débit d’expression de protéines par une séquence d’ADN donnée et d’évaluer ainsi l’intensité de la réponse d’une espèce sentinelle à un stress chimique.
À titre d’exemple, nous avons quantifié l’expression de gènes responsables de la synthèse de protéines de type métallothionéine en présence de métaux toxiques (ces gènes ayant été précédemment identifiés par notre équipe chez des moules des sources hydrothermales). Grâce à la recherche de gènes de types similaires chez plusieurs espèces, il nous est désormais possible d’évaluer ainsi les effets potentiellement nocifs de certains contaminants émergents tels que des perturbateurs endocriniens ou des nanoparticules.

1. et non exclusivement aquatiques. Cf. Une attention de circonstance (interview de Monique L’Hostis à propos de l’étude sur l’abeille menée actuellement en région), Têtes chercheuses n°13 « Des animaux et des Hommes ».

2. Reverse Transcription Polymerase Chain Reaction

DOSSIER
Des toxiques à moindres risques

Recettes écotoxicologiques

100 000 molécules sous les mers

Gilles BOCQUENÉ, chercheur au département « Biogéochimie et écotoxicologie » du centre de l’Ifremer à Nantes

Depuis la révolution industrielle, des millions de tonnes de substances de synthèse, comportant aujourd’hui plus de cent mille molécules différentes, sont dispersées chaque année dans l’environnement et rejoignent les fonds des rivières et des mers. Celles qui ne se dégradent pas rapidement s’accumulent dans les organismes (bioaccumulation) et dans les chaînes trophiques (alimentaires) au sein desquelles leur concentration va souvent croissant (bioamplification).

En France, le ROCCH1, géré par l’Ifremer, contribue grandement à l’évaluation de ces contaminations. Les données collectées aident l’Union européenne à établir des normes de qualité environnementale (NQE) qui représentent des limites de concentration acceptables dans les milieux. Ces NQE sont calculées à partir de résultats de tests de toxicité effectués en laboratoire et portant sur chaque substance potentiellement dangereuse. Cependant, leur respect ne permet pas de contenir certains risques liés aux transformations ou aux combinaisons de substances, dont les effets sur les écosystèmes, très difficiles à estimer, sont appelés à être mieux cernés.

La biogéochimie porte sur les processus de transfert, de dégradation et d’accumulation des substances chimiques dans l’environnement. Les travaux menés aux Antilles sur la chlordécone sont un exemple de l’activité de l’Ifremer dans ce domaine. Cet insecticide organochloré a été utilisé dans les bananeraies puis interdit en 1993 du fait de son implication dans des pathologies humaines. Sa persistance dans l’environnement est estimée à plusieurs siècles. Après la publication, en 2000, d’une étude montrant la contamination des eaux antillaises, des chercheurs de l’Ifremer ont réalisé des analyses d’eau, de sédiments, de crustacés, poissons et mollusques prélevés autour des îles. Il s’est avéré que la chlordécone s’accumule dans les sédiments et chez la plupart des espèces marines.

Pour mieux cerner la bioaccumulation de l’insecticide, notamment chez les espèces consommées localement, une opération plus large a été lancée en 2008. Les résultats des analyses effectuées sur 408 échantillons de 55 espèces indiquent que ce sont les détritivores comme la langouste et les poissons carnivores (sardes, thazard) qui sont les plus touchés. Ils confirment ainsi le rôle majeur de la voie trophique dans la contamination. Les sites les plus contaminés sont les baies où la dilution des eaux douces dans celles du large est la plus faible. Les autorités locales ont alors limité aux espèces non contaminées et aux zones les plus ouvertes sur l’océan l’autorisation de pêcher.

1. Réseau d’observation de la contamination chimique du milieu marin

En complément...

À partir du 14 juin vous pouvez télécharger l'interview de Gilles Bocquené sur Radio Prun'

Des bactéries d'alerte

Marie-José DURAND, Sulivan JOUANNEAU et Gérald THOUAND, respectivement Maître de conférences, post-doctorant et Professeur à l’Université de Nantes, chercheurs au laboratoire « Capteurs bactériens pour l'analyse et le contrôle » de l’unité GEPEA (Université de Nantes/CNRS/école des mines de Nantes/Oniris-Nantes) à l’IUT de La Roche-sur-Yon

La détection des polluants est devenue un impératif pour les politiques de gestion environnementale. Les techniques d’analyse chimique aujourd’hui disponibles sont très performantes mais se prêtent mal à la surveillance continue d’un site et demeurent onéreuses, notamment parce qu’elles nécessitent un personnel hautement qualifié. C’est pourquoi sont développés des systèmes qui comportent des « biocapteurs », plus simples d’utilisation.

Un biocapteur est un dispositif combinant un élément biologique (« bioélément ») qui réagit à la présence de certaines molécules et un système physique qui permet de mesurer l’intensité de cette réaction. Le bioélément peut être une enzyme, un acide nucléique, une cellule entière... Dans notre laboratoire, nous utilisons des bactéries bioluminescentes.

La bioluminescence est une réaction enzymatique émettrice de lumière (l’enzyme impliquée est la luciférase). Différents organismes, en majorité des bactéries d’origine marine, la produisent naturellement. Notre stratégie consiste à faire en sorte que la présence d’un polluant organique ou métallique provoque cette réaction chez des bactéries cultivées durant plusieurs jours au sein d’un biocapteur. Les techniques de génie génétique permettent en effet d’intégrer des gènes source de bioluminescence, nommés lux CDABE, dans le génome de bactéries comme Escherichia coli, qu’on sait cultiver et qui sont connues pour leur réactivité aux polluants ciblés : elles possèdent des gènes de résistance qui, en présence de cadmium, par exemple, codent pour des protéines capables de neutraliser l’effet toxique de ce métal. L’intégration consiste à placer un gène lux CDABE sous la dépendance d’un promoteur (une séquence d’ADN particulière) d’un gène de résistance ; en présence du polluant, ce promoteur va alors déclencher non seulement l’expression de la résistance mais aussi celle du lux CDABE et, par conséquent, la bioluminescence.

Nous avons ainsi obtenu la bactérie E. coli TBT3 qui permet de détecter optiquement le dibutylétain (DBT) et le tributylétain (TBT). Ces deux composés, jadis employés comme agent antifouling1 dans les peintures des bateaux, sont toxiques pour de nombreuses espèces marines : ils empêchent leur reproduction. Ils ont été interdits dès 1982 en France mais il faut pouvoir vérifier que des peintures n’en contiennent pas. La réalisation d’un tel système, capable de détecter le TBT et le DBT de manière fiable dans les peintures comme dans les eaux, nous a demandé dix ans d’études2. Pour y parvenir, disposer de E. coli TBT3 ne suffisait pas : il a fallu mettre au point un système électronique de mesure de la bioluminescence et déterminer des conditions qui permettent de maintenir les bactéries en bon état pendant plusieurs jours au sein du biocapteur.

Nous travaillons aujourd’hui à la mise au point de dispositifs similaires, sensibles à l’arsenic ou à des métaux toxiques tels le cadmium, le cuivre et le mercure, qui permettront de surveiller aisément et en permanence la qualité de l’eau rejetée par des usines.

1. qui empêche des organismes tels que des coquillages de se fixer sur les carènes et de ralentir alors les bateaux

2. dont les travaux de thèse de Habib Horry, Thomas Charrier et Hervé Gueuné

Biocapteur à bactéries luminescentes Des échantillons de peinture ou d’eau de mer sont déposés dans les puits d’une microplaque (ici vus de dessus) dans lesquels E. coli TBT3 est ajoutée. Après une heure d’incubation à 30°C, une caméra CCD (Charge-Coupled Device) mesure la luminescence produite, révélatrice de la présence du TBT. Les nuances de couleur correspondent à des lumières d’intensités différentes. © CBAC, GEPEA (UMR 6144)

Un manque à combler

Les nanomatériaux ont-ils une toxicité spécifique ?
par Catherine MOUNEYRAC, Professeur, directrice du Centre d’étude et de recherche sur les écosystèmes aquatiques (Université catholique de l’Ouest à Angers), chercheuse de l’équipe MMS, Mer, molécules, santé (Universités de Nantes et du Maine/UCO-Angers)

C’est grâce à des propriétés physicochimiques particulières, dues à la dimension nanométrique (quelques milliardièmes de mètre) des nanomatériaux que ces derniers sont à la base de nombreuses innovations technologiques. Leur industrialisation connaît une forte expansion ; plus de 1 000 produits qui en contiennent ont été recensés sur le marché mondial en août 20091, dont une large variété de produits courants : nanoparticules de dioxyde de titane (facteurs de transparence et d’absorption des rayons UV) dans les crèmes solaires, d’argent (bactéricides) dans les pansements et certains instruments de microchirurgie, dans des textiles et notamment les chaussettes, etc. Ces propriétés particulières sont susceptibles de provoquer des effets biologiques indésirables. Ceux-ci sont encore largement inconnus ; toutefois on sait déjà qu’ils diffèrent selon le nanomatériau. L’augmentation des quantités et la diversification des nanoparticules diffusées dans l’environnement rendent l’interrogation sur les risques sanitaires encourus d’autant plus préoccupante. L’étude récemment conduite par l’Anses2 a conclu que, faute de données pertinentes ou suffisantes relativement à la dangerosité et à l’exposition aux nanomatériaux, il n’était pour l’instant pas possible d’évaluer ces risques. Il s’agit donc d’acquérir ces données manquantes.

Notre équipe est impliquée dans le programme européen NanoReTox qui vise à évaluer les impacts toxicologiques et écotoxicologiques de nanoparticules métalliques manufacturées. Elle s’attache à développer une approche systématique des processus d’évolution de ces particules dans différents milieux afin de pouvoir évaluer leur éventuelle écotoxicité de façon plus réaliste que dans la plupart des tests menés jusqu’à présent.

Un chantier au cas par cas

Nous étudions principalement les milieux aquatiques parce qu’ils sont des lieux d’accumulation de nombreux contaminants. Nous avons choisi le ver Nereis diversicolor et le bivalve Scrobicularia plana comme modèles biologiques à cause de leur rôle important dans les écosystèmes estuariens et côtiers : ils constituent une grande partie de la biomasse de ces milieux et un maillon essentiel de chaînes alimentaires dont dépendent maints poissons et oiseaux limicoles. Nous testons l’écotoxicité de nanoparticules d’argent en raison de leur large utilisation à des fins bactéricides. L’écotoxicité des nanoparticules peut être due non seulement à leur réactivité intrinsèque (propre) mais aussi à la dissolution de leur métal dans le milieu environnemental. C’est pourquoi nous avons exposé en laboratoire Scrobicularia plana à de l’argent soit sous forme nanoparticulaire soit sous une forme ionique, plus simple. Les effets sur les bivalves ont été explorés grâce notamment à des biomarqueurs de réponse au stress oxydant (cf."Des sentinelles génétiques" ci-contre). Une telle réponse a été observée pour les deux formes d’argent mais les biomarqueurs de dommages n’ont pas indiqué de gravité dans les effets constatés.

Des travaux menés chez d’autres espèces (poissons, algues) ont montré que l’influence, sur la toxicité observée, de la partie non dissoute de nanoparticules métalliques pouvait être plus forte que celle de la partie dissoute. Dans la présente expérience, nous avons montré que l’argent des nanoparticules s’était dissout dans le milieu. Leur écotoxicité pour Scrobicularia plana apparaît donc comme due en majeure partie à leur dissolution ; pour autant, les résultats de cette expérience ne permettent pas de conclure que les nanoparticules d’argent sont dépourvues de toxicité intrinsèque.

1. selon l’inventaire du Woodrow Wilson Institute.

2. Évaluation des risques liés aux nanomatériaux pour la population générale et l’environnement. Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Éditions scientifiques - Agents physiques, mars 2010).

© www.ohazar.com

Têtes chercheuses ©2007 | mentions légales | contactez nous | page d'accueil | Réalisation : Intelliance 2007