Une vigilance sans a priori

Jean-Marie BARD, Professeur, praticien à l’Institut de cancérologie de l’Ouest René-Gauducheau, chercheur au Laboratoire de biochimie, équipe « Mer, molécules, santé » (Universités de Nantes et du Maine/UCO-Angers)

Le marché des compléments alimentaires est en forte croissance. Ces produits (sous forme de gélule, de poudre...), considérés comme plus naturels que les médicaments, sont destinés à équilibrer le régime alimentaire ou à renforcer certaines fonctions de l’organisme. Une simple déclaration auprès de la DGCCRF1, outre la conformité à la réglementation de l’Union européenne, suffit à la légalité de leur commerce. L’essor des marchés internationaux a également conduit à l’explosion de l’offre industrielle en ingrédients nouveaux (par exemple des additifs de saveur ou de texture) qui, eux, sont assujettis à une autorisation de mise sur le marché (AMM).

Un dispositif de nutrivigilance géré par l’Anses2 permet d’analyser les cas d’ingestion alimentaire ayant provoqué un « effet indésirable ». Entre septembre 2009 et août 2010, l’Anses a recensé 123 cas. Elle a rendu récemment un avis sur « la sécurité d’emploi d’extraits alcooliques d’igname (Dioscorea) dans les compléments alimentaires » à la suite de 11 déclarations d’effets indésirables potentiellement liés à leur consommation. Elle conclut que « le lien de causalité entre le complément alimentaire et les effets indésirables déclarés ne peut être exclu dans 10 cas » et recommande l’acquisition de données toxicologiques (qui pourraient conduire à une interdiction). Toutes les denrées, qu’elles soient « naturelles » ou non, méritent la même vigilance.

1. Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes

2. Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail

Essentielles mais non inoffensives

Céline COUTEAU et Laurence COIFFARD, respectivement Maître de conférences et Professeur à l’Université de Nantes, chercheuses au LPiC, Laboratoire de pharmacie industrielle et de cosmétologie, équipe « Mer, molécules, santé » (Universités de Nantes et du Maine/UCO-Angers)

Avec l’engouement pour « le bio » et les produits d’origine végétale, les huiles essentielles (ici notées HE) connaissent un large succès commercial mais sont aussi source de consultations dermatologiques de plus en plus nombreuses.

Les HE, qui contiennent des extraits volatils de végétaux, sont utilisées depuis très longtemps notamment pour leurs propriétés antiseptiques. Certains effets bénéfiques ont été démontrés, telles les actions anti-inflammatoire et anti-allergique de l’HE de la borraginacée Cordia verbenacea. Quant à leur nocivité potentielle, sans parler d’effets allergisants, il apparaît, par exemple, que l’HE du millepertuis Hypericum perforatum est photosensibilisante, celle de la renonculacée Cimicifuga racemosa a des propriétés œstrogéniques (c’est un perturbateur endocrinien), les terpènes du camphre et du menthol peuvent provoquer des convulsions chez le nourrisson, et nombreuses sont les HE qui favorisent le passage transdermique indésirable de certains ingrédients de cosmétiques ; bien évidemment, le risque dépend de la dose.

Les HE n’étant pas assujettis à une AMM, c’est principalement le recensement d’effets indésirables qui permet de réglementer leur usage ou d’émettre des recommandations. Ainsi les HE du chénopode Chenopodium ambrosioïdes et du genévrier Juniperus sabina ontelles été interdites ; le camphre, l’eucalyptol et le menthol sont déconseillés pour les enfants de moins de 3 ans et font l’objet de limitations de teneur dans les cosmétiques.

On ne peut évaluer qu’au cas par cas les risques liés aux huiles essentielles ; toutefois, les effets observés invitent à exclure leur utilisation chez toute personne fragile : enfant, femme enceinte, personne âgée ou allergique...

DOSSIER
Des toxiques à moindres risques

Toxicovigilance

Des leçons d'accidents

Martine KAMMERER, Professeur à Oniris- Nantes, responsable du CAPAE-Ouest, Centre antipoison animal et environnemental de l’Ouest, 02 40 68 77 40, capaeouest@oniris-nantes.fr
© www.ohazar.com

La toxicologie a beaucoup progressé grâce à l’approche expérimentale qui consiste à exposer volontairement des animaux à des substances. Or il n’est pas possible d’explorer ainsi les effets sur la santé de tous les toxiques potentiels, d’autant moins que les tests in vivo, parfois source de souffrances, soulèvent des problèmes éthiques croissants. C’est pourquoi se développe une autre voie visant à tirer tous les enseignements possibles d’intoxications fortuites chez les animaux comme chez l’Homme.

C’est par cette « toxicovigilance » que notre centre antipoison contribue à l’avancée des connaissances. À l’écoute permanente de toute question relative aux risques toxiques pour les animaux, nous recevons des appels de vétérinaires confrontés à des cas très variés. Chaque appel fait l’objet d’un enregistrement dans une base de données informatisée ; celle-ci permet d’établir, de façon statistique, des relations entre des produits (ou les substances actives qu’ils contiennent) et des effets observés chez diverses espèces animales.

Néanmoins, les suspicions n’étant pas toutes bien fondées, il faut juger de la pertinence du lien entre l’exposition au produit, parfois incertaine, et les effets relatés. Dans un premier temps, cette « analyse d’imputabilité » est effectuée par un logiciel à partir de la description du produit, de la dose supposée ingérée, du temps écoulé entre l’exposition et l’apparition des troubles, du tableau clinique et de l’existence possible d’une autre cause : le logiciel calcule une note d’imputabilité comprise entre 1 et 5. Dans un second temps, le cas est examiné par un toxicologue qui, au moindre doute inspiré par ce qu’il sait des mécanismes d’action du produit incriminé, le confronte aux données de revues spécialisées.

Cette activité alimente la connaissance de toxiques pour lesquels on manque d’études expérimentales. Elle permet aussi de révéler des risques insoupçonnés. Par exemple, il a été ainsi mis en évidence la fréquence élevée d’intoxication par les huiles essentielles ou les produits pétroliers chez le chat, qui est attiré par ces substances souvent très odorantes, ainsi que la nocivité du raisin et du chocolat pour le chien.

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