
Alors qu’il travaille, à Leyde, à
la création d’un laboratoire de
physique expérimentale d’échelle quasi
industrielle dédié à la cryogénie (la physique
« des grands froids »), le Néerlandais
Heike Kamerlingh Onnes
s’engage en 1882 dans la
course vers le « zéro absolu »1.
Il cherche à liquéfier l’hélium afin
d’approcher au plus près possible
cette température. Après plusieurs
échecs dus à la complexité
technique de l’entreprise, il
réalise cette liquéfaction en
1908, à la température record
de 4 kelvins (K). Ce succès n’est
pas une fin en soi pour Onnes :
il y voit plutôt un moyen
d’explorer les propriétés de
la matière, et notamment la
résistivité électrique2 des métaux
à très basse température.
Au « hasard » d’une expérience
Onnes constate que la résistivité du platine
décroît proportionnellement à la baisse
de la température, sans jamais remonter,
contrairement à ce que prédisaient certains de
ses confrères (ils supposaient que les électrons
tendent à se figer au voisinage de 0 K et à
empêcher ainsi le passage d’un courant
électrique). En 1911, alors qu’il reproduisait
cette expérience avec du mercure (facile à
purifier car liquide à température ambiante, et
la caractérisation d’un matériau est d’autant
meilleure que celui-ci est pauvre en impuretés),
il observe un phénomène surprenant : à 4,2 K,
la résistivité du métal disparaît brusquement !
Les électrons ne semblent plus freinés ni par
les impuretés restantes ni par les vibrations du
réseau cristallin.
Onnes observe par la suite ce phénomène
dans d’autres métaux et des alliages. S’il ne
sait expliquer cette « supraconductivité », il
imagine en revanche d’excitantes applications
telles des câbles permettant de transporter
l’électricité sans perte d’énergie. À sa mort,
en 1926, aucune application n’a encore vu
le jour et le mystère de la supraconductivité
reste entier.
Une théorie inachevée
En 1933, Meissner et Ochsenfeld mettent en
évidence une autre propriété fondamentale de
l’état supraconducteur : la capacité à « expulser »
un champ magnétique produit par une source
externe (à l’intérieur du matériau, ce champ
devient nul). Cet « effet Meissner » se manifeste
notamment par la lévitation d’un aimant
au-dessus d’un matériau supraconducteur.3
Il n’est alors pas mieux compris que la
disparition de la résistivité électrique, et c’est
seulement en 1957 que Bardeen, Cooper et
Schrieffer échafaudent un premier modèle
théorique complet rendant compte des effets
électrique et magnétique observés, en étayant
les hypothèses audacieuses de London puis
celles de Landau. Ces derniers avaient proposé
que la supraconductivité soit la manifestation
macroscopique d’un phénomène purement
quantique (intervenant seulement à l’échelle
des atomes). Le modèle BCS (initiales des trois
précédents physiciens) vient alors préciser
physiquement la solution mathématique
particulière, trouvée par Landau, de l’équation
quantique de Schrödinger4 : les électrons se
regroupent par paires (dites de Cooper) qui
se meuvent à la même vitesse pour former
un courant insensible aux obstacles du réseau
cristallin.
Cette théorie permet de décrire enfin et de
prédire efficacement les comportements
des matériaux supraconducteurs connus...
jusqu’à ce que soient découverts, dès 1986,
des « supraconducteurs à haute température »
(35 K, puis 77 K, et récemment 138 K avec un
cuprate de mercure) auxquels le modèle BCS
ne s’applique plus bien.
Des matériaux supraconducteurs
sont désormais utilisés en
imagerie médicale (IRM), dans
les accélérateurs de particules,
dans des prototypes de train
en lévitation, dans le stockage
et le transport de l’énergie
électrique... mais la technologie
de la supraconductivité reste très
coûteuse notamment en raison
du refroidissement énergivore
qu’elle exige. C’est pourquoi, si
certains physiciens continuent de
chercher à mieux comprendre ce
phénomène, beaucoup d’autres
s’attachent essentiellement à
mettre au point des matériaux
supraconducteurs à température ambiante.
S’ils y parvenaient, les applications de la
supraconductivité viendraient probablement
bouleverser notre vie quotidienne.
1. 0 K ou -273,15°C (température en kelvins =
température en degrés Celsius + 273,15), soit
la température la plus basse qui puisse exister
2. capacité à s'opposer à la circulation d'un courant
électrique (résistance électrique d'un tronçon de
matériau d'un mètre de long et de section de 1 m2)
3. La supraconductivité dans tous ses états
4. Cf. Entre physique et métaphysique, P. Teissier, Têtes chercheuses n°18
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