DOSSIER
Vie sociale, vie sexuelle

Pratiques à risques et psychologie

Des questions de guerre

L’amélioration de la lutte contre les infections sexuellement transmissibles demande de mener un travail coopératif portant sur les comportements et le langage propres à différentes populations.
par Marie PRÉAU, Professeure, chercheure au Greps, Groupe de recherche en psychologie sociale (Université Lyon 2) et précédemment au LabÉCD, laboratoire « Éducation, cognition, développement » (Université de Nantes), chercheure associé à l’unité U 912 de l’Inserm (Marseille)
© Image 100 / ageFotostock

Dès les années 1970, en France et ailleurs, des problématiques sociétales nouvelles, comme celle de l’utilisation de la pilule contraceptive, puis la découverte du VIH ont eu pour effet d’élargir et de faciliter les discussions sur les pratiques sexuelles, et notamment sur l’usage du préservatif. Cependant, certaines paroles provoquent ou rencontrent encore des stigmatisations sociales, comme celle des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH) en partie parce que, les plus touchés par le sida, ils ont été considérés comme les premiers responsables de son expansion.

Contre les insuffisances…

La rencontre de difficultés dans la lutte contre les infections sexuellement transmissibles (IST) a contribué au développement de recherches en psychologie destinées à mieux comprendre comment les personnes, et notamment des groupes sociaux particuliers, vivent leur sexualité, perçoivent les moyens de protection et agissent en conséquence. Il a été ainsi possible de mesurer combien certains facteurs tels qu’une émotion intense peuvent rendre difficile l’usage du préservatif (tout particulièrement lors d’une première utilisation) même si l’on est convaincu qu’il faut l’utiliser.

Par ailleurs, il a été constaté une recrudescence du non-port du préservatif depuis 19971, et il apparaît qu’une proportion non négligeable de Français, qu’il s’agisse de personnes homo, bi ou hétérosexuelles, n’utilisent pas le préservatif de façon systématique avec des partenaires dont ils ne connaissent pas toujours le statut sérologique relatif aux IST2. Il convient donc non seulement de poursuivre et d’améliorer les campagnes d’informations, en particulier sur les relations entre le type de rapport sexuel et le risque de transmission1, mais également de développer des méthodes de protection alternatives, comme faciliter l’accès au dépistage ou proposer soit un traitement préventif de la contamination aux personnes séronégatives, soit un traitement antiviral aux personnes séropositives pour protéger leurs partenaires3. Adapter ces objectifs à des avancées médicales souvent rapides est un défi en soi. Afin de mettre en place des protocoles permettant de tester l’efficacité et l’acceptabilité d’un traitement nouveau, des psychologues et des médecins ont entrepris une démarche coopérative avec des volontaires issus des groupes de personnes concernées pour mieux appréhender leurs vécus, habitudes, croyances, besoins et comportements, et notamment ceux de personnes qui se savent infectées par le VIH. Il s’agit de mettre au point des questionnaires qui permettent d’interroger efficacement ces personnes sur leurs pratiques et sur leur perception des risques liés aux IST et d’anticiper leurs comportements lors du traitement.

...susciter la confiance

L’une des difficultés rencontrées concerne l’utilisation de questionnaires auprès de personnes homosexuelles : les outils déjà existants, conçus en référence aux pratiques hétérosexuelles, se sont avérés peu adaptés à un tel public. Le travail mené avec ce dernier a déjà conduit à des ajustements adéquats.

À titre d’exemple, pour les personnes hétérosexuelles, on distingue classiquement « partenaire principal » et « partenaire occasionnel » ; pour les HSH, nous distinguons désormais « partenaire affectif », « partenaire régulier » et « coup d’un soir », parce que ce sont des termes fréquemment utilisés par les HSH. Aux « hétéros » on demande le nombre de partenaires annuels : de 0 à 5 ; de 5 à 10 ; 10 et plus. Dans la mesure où ce nombre est en moyenne plus élevé chez les HSH que chez les hétéros, un découpage mieux adapté aux HSH est : 0 à 5 ; 5 à 15 ; 15 à 25 ; 25 et plus. De telles modifications n’auront pas nécessairement d’incidence sur le protocole de traitement. En revanche, les HSH que nous avons sollicités par la suite ont ainsi pu constater que leur interlocuteur avait une bonne connaissance de leurs modes de vie, de leur langage et de leurs pratiques particulières ; en découle chez eux le sentiment d’être mieux considérés voire mieux compris qu’auparavant, qui leur semble propice à l’acceptation du traitement et de son suivi.

Ce type d’affinement des connaissances pourra servir par ailleurs à un meilleur ciblage des messages préventifs et à faciliter les aides ou les accompagnements proposés par des associations telles que Aides4. Outre la collaboration des médecins avec des psychologues, celle des chercheurs avec leurs publics cibles paraît ainsi cruciale dans la guerre contre le sida.

1. rapport Prévention et réduction des risques dans les groupes à haut risque vis-à-vis du VIH et des IST (Direction générale de la santé/Inserm, 2010), et les grandes enquêtes de l'ANRS

2. "La sexualité française questionnée" par William Dab

3. Quant à cette dernière stratégie, un traitement vient d’être approuvé par le Conseil national du sida et devrait bientôt être mis en œuvre dans de nombreux pays africains.

4. Association de lutte contre le sida

En complément...

• Interview de Marie Préau par Radio Prun' à télécharger sur le site de Radio Prun'

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