DOSSIER
Vie sociale, vie sexuelle

Prenons du recul

De chair et d’optimisme

Entretiens avec
Janine MOSSUZ-LAVAU politologue, directrice de recherche CNRS au Cevipof, Centre de recherche de Science Po (Institut d’études politiques de Paris/CNRS) et chargée de cours à Sciences Po. Propos recueillis par Guillaume Mézières

et avec
Alain GIAMI, directeur de recherche Inserm. Il dirige le groupe « Santé sexuelle et médicalisation de la sexualité » au sein de l’équipe « Genre, santé sexuelle et reproductive » du Centre de recherche en épidémiologie et santé des populations (Inserm U 1018/Université Paris-Sud). Propos recueillis par O.N.d.S.
Janine MOSSUZ-LAVAU / Alain GIAMI

Comment connaît-on la sexualité des Français et son évolution ?
Janine Mossuz-Lavau : Les enquêtes sur la sexualité se sont multipliées lors de la dernière décennie en raison d’un intérêt général accru et des préoccupations des pouvoirs publics concernant la prévention des maladies sexuellement transmissibles ou des grossesses non désirées. Les études quantitatives permettent d’obtenir des statistiques (âge au premier rapport, nombre de partenaires... selon la génération, le milieu social, la confession religieuse, etc.) et de les comparer avec les résultats des enquêtes précédentes. Une démarche qualitative, comme celle que j’ai menée en 2000 et 20011, donne des informations sur les motivations, les représentations et le vécu de la sexualité.

L’enquête d’une équipe belge dirigée par Luc Van Campenhoudt illustre bien la complémentarité des deux méthodologies. Dans les premiers sondages visant à aider à la prévention du sida, on demandait aux personnes si elles avaient changé de comportement depuis le début de la pandémie ; nombre d’entre elles ont répondu par l’affirmative. Les chercheurs belges, dans leur approche qualitative, ont voulu savoir ce qui avait concrètement changé. Un jeune homme déclarait alors : « Je ne fais plus jamais l’amour avec des filles maigres et qui ont des boutons »... une manière de se protéger bien singulière !

Il ressort de ces travaux qu’une « libération sexuelle » est en cours ; celle-ci n’est pas une révolution datée. En témoignent l’augmentation du nombre de partenaires pour les femmes, la diminution de l’âge au premier rapport, la diversification des pratiques (par exemple, la fellation et le cunnilingus sont devenus familiers de la chorégraphie sexuelle) et la diminution de moitié, depuis 1970, de l’inactivité sexuelle (l’absence de rapport pendant un an). Le caractère intime de ces questions rend délicate l’exploitation des réponses ; cependant, la succession des enquêtes et la diversité de leurs approches permettent de dégager des tendances fiables.

Comment évoluent les représentations des différences entre hommes et femmes en matière de sexualité ?

J. M.-L. : Les hommes et les femmes ont longtemps été dans des situations très différentes. Il a fallu la loi de 1967 sur la contraception et celle de 1975 autorisant l’interruption volontaire de grossesse pour que de nombreuses femmes cessent de faire l’amour avec « la peur au ventre ». La distinction entre sexualité et procréation, plus largement acceptée, leur a permis de se préoccuper davantage de désir et de plaisir. Elles ont conquis une plus grande liberté : selon l’enquête dirigée en 2006 par Nathalie Bajos et Michel Bozon, 17,2 % des femmes de 18 ou 19 ans disent ne pas avoir eu le droit de sortir le soir avant leur majorité, contre 71,3 % des 60-69 ans ; en moyenne elles ont 4,4 partenaires dans leur vie (ce nombre augmente avec le niveau de diplôme), contre 1,8 en 1970, et la ménopause ne sonne plus le glas des jeux érotiques. La sexualité des femmes et celle des hommes ne sont pas pour autant devenues similaires. Les femmes dissocient moins sexualité et affectivité : par exemple, quand on leur demande de dénombrer leurs partenaires, elles tendent à oublier « ceux qui n’ont pas compté ». Des stéréotypes persistent, surtout chez les jeunes. Un garçon qui accumule les partenaires est valorisé comme séducteur, alors qu’une fille dans le même cas est traitée de « salope ». Cette différence provient en large partie d’une croyance : deux tiers des Français et Françaises pensent toujours que les hommes ont davantage de besoins sexuels que les femmes ; aussi, en allant « voir ailleurs », les premiers ont un risque moindre de subir une désapprobation sociale que leur épouse ou compagne.

Toutefois, ces inégalités s’atténuent. Les femmes occupent de plus en plus les mêmes fonctions que les hommes dans l’espace public, celui du travail, de la hiérarchie et de la reconnaissance, comme dans l’espace privé, celui du foyer et de la sexualité. Ce constat d’une marche vers une indifférenciation sociale des genres sexuels me laisse penser que nous nous dirigeons à grand pas vers une disparition des clivages de conduite sexuelle2.

Quel est le rapport entre sexualité et santé ?
Alain Giami : En matière de sexualité, la médecine s’est longtemps concentrée sur la fonction procréatrice des individus et sur les infections sexuellement transmissibles. Avec l’irruption du sida, dans les années 1980, son activité préventive s’est renforcée, mais elle s’est en même temps inscrite dans une perspective nouvelle, « l’optimisme sexuel », qui a émergé au début des années 60 et selon laquelle la sexualité joue un rôle majeur dans l’épanouissement personnel et social ainsi que dans la santé de l’individu. Divers événements, tels que la diffusion d’un ouvrage sur l’orgasme par les sexologues américains Masters et Johnson (1966), la légalisation de la contraception chimique en 19673 et le mouvement libertaire de mai 68 ont contribué à faire de la vie sexuelle, désormais largement dissociée de la procréation, une composante majeure du bien-être. Au milieu des années 70, le concept de santé sexuelle a été élaboré dans la sphère de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) avant d’être adopté et promu en 2002 avec cette définition : « état de bien-être physique, émotionnel, mental et social en relation avec la sexualité, et non pas simplement l’absence de maladies, de dysfonctionnements ou d’infirmités »4. Il a gagné en importance et tend aujourd’hui à prévaloir sur la morale sexuelle, voire à s’y substituer.

La santé sexuelle est ainsi devenue l’un des fondements d’un bon état de santé général, et la médecine sexuelle s’évertue désormais à favoriser la satisfaction des désirs des individus, tant que ne sont menacés ni le consentement ni la santé de chacun. Il en allait autrement quand la dimension positive de la sexualité était limitée à la procréation au sein du mariage et que l’homosexualité était considérée comme une maladie mentale.

La médecine sexuelle a aussi investi la psychiatrie. Jadis, les crimes sexuels et les comportements vus comme des perversions, car contrevenant à la morale, n’étaient pas abordés comme des effets de maladies mais comme ceux d’un « défaut de l’âme » ; de nos jours, des psychopathologies sont fréquemment identifiées et prises en compte dans les traitements judiciaires ou pharmaceutiques des conduites sexuelles minoritaires. Avec l’essor des médecines préventive, contraceptive et procréative, cette psychiatrisation de la sexualité participe d’une médicalisation que d’aucuns jugent excessive.

Quelles recherches mène-t-on en matière de santé sexuelle ?

A. G. : Le concept de santé sexuelle est employé par l’OMS et d’autres organisations internationales pour développer des programmes éducatifs et préventifs en santé publique. Cependant, sa mise en oeuvre ne va pas de soi et peut rencontrer des incohérences dans les discours et pratiques des divers acteurs de santé. C’est pourquoi, en parallèle des travaux scientifiques visant à améliorer la prise en charge des patients et la prévention des risques sanitaires, il importe de chercher à mieux connaître ces pratiques et comprendre les dimensions subjectives de la sexualité.

Le programme de recherche de notre équipe réunit ainsi des sociologues, des psychologues et des médecins autour de trois objectifs : identifier les technologies utilisées, les savoirs scientifiques, médicaux ou légaux et les particularités culturelles des acteurs de santé sexuelle dans un contexte mondialisé ; connaître les représentations, les valeurs et les pratiques de ces professionnels (discours en matière de pratiques à risques, prescriptions médicales, place accordée aux aides non médicalisées...) ; connaître les vécus de la sexualité, notamment ceux des personnes en situation de vulnérabilité : adolescence, sénilité, infertilité, séropositivité, maladie, etc.

Ce projet nécessite d’interroger maints acteurs et responsables d’organisations professionnelles ainsi que des populations particulières, telles que les populations « trans » (transsexuelles ou transgenres)5 auprès desquelles nous menons actuellement une grande enquête nationale. L’objectif final est de permettre d’améliorer la pertinence ou la cohérence des prises en charge et des politiques de santé publique.

1. dans le cadre d’une campagne de prévention du sida auprès des femmes, financée par la Direction générale de la Santé

2. Cf. Guerre des sexes : stop ! J. Mossuz-Lavau, (Flammarion, 2011)
3. Cf. La bataille de la pilule, Ch. Bard, Têtes chercheuses n°15.

4. À cette définition l’OMS ajoute : « La santé sexuelle requiert une approche positive et respectueuse de la sexualité et des relations sexuelles, ainsi que la possibilité d’avoir des expériences sexuelles agréables et sûres, sans contrainte, discrimination et violence. Pour atteindre et maintenir un bon état de santé sexuelle, les droits sexuels de tous les individus doivent être respectés et protégés. »

5. Cf. le glossaire.

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