Janine MOSSUZ-LAVAU / Alain GIAMIComment connaît-on la sexualité des Français et son évolution ?
Janine Mossuz-Lavau : Les enquêtes sur la sexualité
se sont multipliées lors de la dernière décennie en raison d’un
intérêt général accru et des préoccupations des pouvoirs publics
concernant la prévention des maladies sexuellement transmissibles
ou des grossesses non désirées. Les études quantitatives permettent
d’obtenir des statistiques (âge au premier rapport, nombre de
partenaires... selon la génération, le milieu social, la confession
religieuse, etc.) et de les comparer avec les résultats des enquêtes
précédentes. Une démarche qualitative, comme celle que j’ai menée
en 2000 et 20011, donne des informations sur les motivations,
les représentations et le vécu de la sexualité.
L’enquête d’une équipe belge dirigée par Luc Van Campenhoudt
illustre bien la complémentarité des deux méthodologies. Dans
les premiers sondages visant à aider à la prévention du sida, on
demandait aux personnes si elles avaient changé de comportement
depuis le début de la pandémie ; nombre d’entre elles ont répondu
par l’affirmative. Les chercheurs belges, dans leur approche
qualitative, ont voulu savoir ce qui avait concrètement changé. Un
jeune homme déclarait alors : « Je ne fais plus jamais l’amour avec des filles maigres et qui ont des boutons »... une manière de se
protéger bien singulière !
Il ressort de ces travaux qu’une « libération sexuelle » est en cours ;
celle-ci n’est pas une révolution datée. En témoignent l’augmentation
du nombre de partenaires pour les femmes, la diminution de l’âge
au premier rapport, la diversification des pratiques (par exemple, la
fellation et le cunnilingus sont devenus familiers de la chorégraphie
sexuelle) et la diminution de moitié, depuis 1970, de l’inactivité
sexuelle (l’absence de rapport pendant un an). Le caractère intime de
ces questions rend délicate l’exploitation des réponses ; cependant,
la succession des enquêtes et la diversité de leurs approches
permettent de dégager des tendances fiables.
Comment évoluent les représentations des différences entre hommes et femmes en matière de sexualité ?
J. M.-L. : Les hommes et les femmes ont longtemps été dans des
situations très différentes. Il a fallu la loi de 1967 sur la contraception
et celle de 1975 autorisant l’interruption volontaire de grossesse pour
que de nombreuses femmes cessent de faire l’amour avec « la peur au
ventre ». La distinction entre sexualité et procréation, plus largement
acceptée, leur a permis de se préoccuper davantage de désir et de plaisir.
Elles ont conquis une plus grande liberté : selon l’enquête dirigée en
2006 par Nathalie Bajos et Michel Bozon, 17,2 % des femmes de 18 ou
19 ans disent ne pas avoir eu le droit de sortir le soir avant leur majorité,
contre 71,3 % des 60-69 ans ; en moyenne elles ont 4,4 partenaires
dans leur vie (ce nombre augmente avec le niveau de diplôme), contre
1,8 en 1970, et la ménopause ne sonne plus le glas des jeux érotiques.
La sexualité des femmes et celle des hommes ne sont pas pour autant
devenues similaires. Les femmes dissocient moins sexualité et affectivité :
par exemple, quand on leur demande de dénombrer leurs partenaires,
elles tendent à oublier « ceux qui n’ont pas compté ». Des stéréotypes
persistent, surtout chez les jeunes. Un garçon qui accumule les partenaires
est valorisé comme séducteur, alors qu’une fille dans le même cas est
traitée de « salope ». Cette différence provient en large partie d’une
croyance : deux tiers des Français et Françaises pensent toujours que les
hommes ont davantage de besoins sexuels que les femmes ; aussi, en
allant « voir ailleurs », les premiers ont un risque moindre de subir une
désapprobation sociale que leur épouse ou compagne.
Toutefois, ces inégalités s’atténuent. Les femmes occupent de plus en
plus les mêmes fonctions que les hommes dans l’espace public, celui du
travail, de la hiérarchie et de la reconnaissance, comme dans l’espace
privé, celui du foyer et de la sexualité. Ce constat d’une marche vers une
indifférenciation sociale des genres sexuels me laisse penser que nous
nous dirigeons à grand pas vers une disparition des clivages de conduite
sexuelle2.
Quel est le rapport entre sexualité et santé ?
Alain Giami : En matière de sexualité, la médecine s’est
longtemps concentrée sur la fonction procréatrice des individus et sur
les infections sexuellement transmissibles. Avec l’irruption du sida, dans
les années 1980, son activité préventive s’est renforcée, mais elle s’est
en même temps inscrite dans une perspective nouvelle, « l’optimisme
sexuel », qui a émergé au début des années 60 et selon laquelle la
sexualité joue un rôle majeur dans l’épanouissement personnel et
social ainsi que dans la santé de l’individu. Divers événements, tels que
la diffusion d’un ouvrage sur l’orgasme par les sexologues américains
Masters et Johnson (1966), la légalisation de la contraception chimique
en 19673 et le mouvement libertaire de mai 68 ont contribué à faire
de la vie sexuelle, désormais largement dissociée de la procréation, une
composante majeure du bien-être. Au milieu des années 70, le concept
de santé sexuelle a été élaboré dans la sphère de l’Organisation mondiale
de la santé (OMS) avant d’être adopté et promu en 2002 avec cette
définition : « état de bien-être physique, émotionnel, mental et social en
relation avec la sexualité, et non pas simplement l’absence de maladies,
de dysfonctionnements ou d’infirmités »4. Il a gagné en importance et
tend aujourd’hui à prévaloir sur la morale sexuelle, voire à s’y substituer.
La santé sexuelle est ainsi devenue l’un des fondements d’un bon état
de santé général, et la médecine sexuelle s’évertue désormais à favoriser
la satisfaction des désirs des individus, tant que ne sont menacés ni le
consentement ni la santé de chacun. Il en allait autrement quand la
dimension positive de la sexualité était limitée à la procréation au sein
du mariage et que l’homosexualité était considérée comme une maladie
mentale.
La médecine sexuelle a aussi investi la psychiatrie. Jadis, les crimes sexuels
et les comportements vus comme des perversions, car contrevenant à la
morale, n’étaient pas abordés comme des effets de maladies mais comme
ceux d’un « défaut de l’âme » ; de nos jours, des psychopathologies
sont fréquemment identifiées et prises en compte dans les traitements
judiciaires ou pharmaceutiques des conduites sexuelles minoritaires.
Avec l’essor des médecines préventive, contraceptive et procréative,
cette psychiatrisation de la sexualité participe d’une médicalisation que
d’aucuns jugent excessive.
Quelles recherches mène-t-on en matière de santé sexuelle ?
A. G. : Le concept de santé sexuelle est employé par l’OMS
et d’autres organisations internationales pour développer des
programmes éducatifs et préventifs en santé publique. Cependant, sa
mise en oeuvre ne va pas de soi et peut rencontrer des incohérences
dans les discours et pratiques des divers acteurs de santé. C’est
pourquoi, en parallèle des travaux scientifiques visant à améliorer la
prise en charge des patients et la prévention des risques sanitaires,
il importe de chercher à mieux connaître ces pratiques et comprendre
les dimensions subjectives de la sexualité.
Le programme de recherche de notre équipe réunit ainsi des sociologues,
des psychologues et des médecins autour de trois objectifs : identifier
les technologies utilisées, les savoirs scientifiques, médicaux ou légaux
et les particularités culturelles des acteurs de santé sexuelle dans un
contexte mondialisé ; connaître les représentations, les valeurs et les
pratiques de ces professionnels (discours en matière de pratiques
à risques, prescriptions médicales, place accordée aux aides non
médicalisées...) ; connaître les vécus de la sexualité, notamment ceux
des personnes en situation de vulnérabilité : adolescence, sénilité,
infertilité, séropositivité, maladie, etc.
Ce projet nécessite d’interroger maints acteurs et responsables
d’organisations professionnelles ainsi que des populations
particulières, telles que les populations « trans » (transsexuelles ou
transgenres)5 auprès desquelles nous menons actuellement une
grande enquête nationale. L’objectif final est de permettre d’améliorer
la pertinence ou la cohérence des prises en charge et des politiques
de santé publique.
1. dans le cadre d’une campagne de prévention du sida auprès des femmes, financée par la Direction générale de la Santé
2. Cf. Guerre des sexes : stop ! J. Mossuz-Lavau, (Flammarion, 2011)
3. Cf. La bataille de la pilule, Ch. Bard, Têtes chercheuses n°15.
4. À cette définition l’OMS ajoute : « La santé sexuelle requiert une approche positive et respectueuse de la sexualité et des relations sexuelles, ainsi que la possibilité d’avoir des expériences sexuelles agréables et sûres, sans contrainte, discrimination et violence. Pour atteindre et maintenir un bon état de santé sexuelle, les droits sexuels de tous les individus doivent être respectés et protégés. »
5. Cf. le glossaire.
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