DOSSIER
Une ville habitable

La chronique conscientifique

Quand on dérive en ville...

Guillaume Mézières

Et s’il manquait à nos villes la possibilité de s’y perdre ? En traçant la carte de nos déplacements quotidiens, leur régularité – pour ne pas dire leur monotonie – n’en serait que trop visible : du domicile à l’école ou au travail, du cinéma au supermarché, en passant par les boutiques du centre et le gymnase, suivant le tracé d’une habituelle balade... des axes et quelques lignes comme autant de représentations géographiques de nos pérégrinations urbaines. La ville est un monde, un habitat. Elle repose sur des logiques, une organisation sociale et parfois une idéologie propre à une civilisation particulière. Combien d’utopistes ont voulu fonder leur cité idéale ? Combien de dictateurs exaltés ont modelé la leur en suivant le tracé de leur volonté ? La ville est un système et l’air qu’on y respire se mêle à l’air du temps. Des communes médiévales morcelées en quartiers rivaux à l’urbanisme ordonné et rationnel que les capitales d’Europe portent encore en héritage, la ville a évolué, et nos comportements avec elle. Au delà du déplacement transitoire, les centresvilles contemporains nous laissent rarement d’autres possibilités que d’y marcher en touriste, dans un centre d’histoire et de patrimoine savamment muséifié, ou d’y arpenter les rues pavées d’une galerie marchande à ciel ouvert, lesquelles, partout en France, finissent toutes par se ressembler et nous loger à même enseigne. La monotonie a la vie dure dans ces villes bientôt durables ! Comme en toute chose, il est donc indispensable de savoir s’y perdre et d’apprendre à y trouver l’inattendu ; c’est là le sens de la dérive théorisée par Guy Debord1. Cette dérive est plus proche de l’errance et de la flânerie que d’une promenade hasardeuse. C’est un jeu, une découverte de la ville où, cherchant des ambiances, on y trouverait l’inhabituel ; c’est une marche dans Nantes en suivant les indications d’un plan d’Angers. On ne dérive qu’en se séparant de tous les objectifs et de toutes les impulsions caractéristiques des trajets du quotidien. Hors-piste de la promenade, la dérive est la perte dans le connu, un désir de liberté contre des déplacements trop prévisibles, une volonté de bouleverser la géographie de l’archipel urbain de nos situations quotidiennes.

1. théoricien révolutionnaire, cinéaste et écrivain français (1931-1994)

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