Bernard StieglerL’ impact du Web est social, économique,
politique, existentiel, psychologique,
épistémologique... il est total. Le Web
transforme radicalement les espaces et les
temps publics aussi bien que privés – et il
altère en profondeur les rapports entre public
et privé. Sur lui se réalise une nouvelle forme
de ce que le philosophe Gilbert Simondon
nommait processus d’individuation
psychique et collective : un individu se forme
et se transforme toujours à la fois
psychiquement et socialement, c’est-à-
dire collectivement. Nouveau
support de mémoire artificielle,
le Web est le nouvel espace de
cette « transindividuation ».
Comme autrefois l’écriture, il
est la surface où convergent
l’individuation psychique et
l’individuation collective.
Ces changements se produisent au niveau
planétaire à un rythme effréné et dans un
contexte de crise économique, politique,
morale, esthétique et existentielle qui résulte
d’un effondrement du modèle industriel
issu de l’opposition entre production et
consommation.
Le Web fonctionne tout à fait en dehors
de cette opposition : il est fondé sur
la contribution de tous, volontaire ou
irréfléchie, et, dans la mesure où il
redimensionne les espaces et les
temps publics et privés, cette
transformation affecte peu
à peu toutes les activités
économiques et sociales :
le Web est porteur d’un
changement de modèle
industriel. Il ne semble pas
y avoir d’issue possible à la crise actuelle
sans que s’étende la reconstruction des
savoirs et des communautés de savoirs qui se
constituent à travers les réseaux numériques,
dont le logiciel libre et l’encyclopédie
Wikipedia sont les exemples les plus connus,
et qui se répandent dans tous les secteurs
économiques à travers une « économie de la
contribution ». Cette économie rompt avec le
modèle « prolétarisant » du consumérisme, qui
provoque la perte de savoir, la déqualification
et le déclassement.
Bernard STIEGLER, Professeur de philosophie à l’Université technologique de Compiègne, fondateur et directeur de l’Iri, Institut de recherche et d’innovation au centre Georges- Pompidou (Paris), Président du groupe de réflexion philosophique Ars industrialis, Association internationale pour une politique industrielle des technologies de l’esprit
Comme toute science, l’informatique a ses règles, ses génies (on fête
le centenaire de la naissance d’Alan Turing1 cette année), ses prix
internationaux, ses sociétés savantes... En France, l’association Specif2
organise des colloques depuis plus de 25 ans, fédère de nombreuses
énergies, contribue au développement de la discipline et donne un cadre
pour discuter de ce développement dans les laboratoires de recherche
et les établissements d’enseignement. Elle décerne chaque année un
prix de thèse, le prix Gilles-Kahn3 . Un coup d’œil jeté sur les thèmes des
travaux lauréats permet de mesurer l’importance et la richesse de la
discipline : les plus récents ont influencé le développement de « logiciels
sûrs » (fiables), la modélisation de la musique, l’apprentissage artificiel,
la modélisation du vivant, l’imagerie médicale...
L’informatique est pourtant une science jeune, qui se cherche ; son
statut de science n’est d’ailleurs pas encore acquis. L’utilisation
quotidienne d’outils informatiques, de plus en plus précoce (des enfants
apprennent à utiliser Internet ou une tablette graphique avant de savoir
lacer leurs chaussures), laisse croire qu’on peut en acquérir les concepts
fondamentaux par une pratique fréquente... comme si l’on devenait
cuisinier en mangeant ou musicien en écoutant de la musique !
Cependant, la compréhension de ces concepts est aussi indispensable
que ceux des autres disciplines : information, code, algorithme4, langage,
calcul, complexité, etc. Certains de ces termes sont partagés avec les
mathématiques, la biologie, la linguistique... d’autres ne prennent tout
leur sens que par une culture informatique. C’est pourquoi de nombreux
spécialistes, et notamment Specif, ont demandé que cette science soit
abordée au lycée. Tel sera le cas dès la rentrée 2012, avec la spécialité « informatique et sciences du numérique », qu’il est question d’introduire
aussi au collège, voire avant.
Cependant, l’absence de formation des étudiants au métier de
professeur d’informatique est un frein à cette entreprise. Un palliatif
consiste à demander à des professeurs de mathématiques ou de
physique, utilisateurs avertis, d’assurer ce nouvel enseignement. Mais,
malgré la bonne volonté ou la passion de ces enseignants, n’est-ce pas
un peu comme demander à un amateur de bonne chère d’enseigner la
cuisine ? Celui-ci s’inspirera de manuels de cuisine, mais enseignera-t-il
vraiment la cuisine ?
Colin DE LA HIGUERA, Professeur à l’Université de Nantes, directeur adjoint
du Lina, Laboratoire d’informatique Nantes-Atlantique (Université de Nantes/
École des mines de Nantes/CNRS) et Président de Specif
1. mathématicien anglais qui a formalisé les concepts d’algorithme et de calculabilité.
Cf. "Alan Turing : du calculable à l’indécidable"
2. Société des personnels enseignants et chercheurs en informatique de France
3. informaticien et académicien français
4. Cf. glossaire
« Ciel ! Ce sont les machines, les machines divines, qui nous crient ‘‘en avant’’ en langue de savant », chantait Guy Béart en 19691.
Les nouveaux usages des technologies
numériques et de leurs appareils de
communication mobiles modifient la façon
dont le grand public perçoit les ordinateurs :
ces derniers sont de plus en plus banals et
consubstantiels à la vie quotidienne mais
ne sont pas pour autant mieux connus, et le
plaisir pris à pratiquer l’informatique pour
programmer une machine2 s’est raréfié
au profit de l’usage de services logiciels
accessibles sur Internet.
L’inégalité des réactions des médias aux
disparitions rapprochées, en octobre 2011,
de trois grands pionniers de l’informatique
est symptomatique du changement intervenu
dans l’appréhension de ce domaine à la
fois scientifique, industriel et culturel :
si la contribution de Steve Jobs, cofondateur
d’Apple, à la diffusion de l’ordinateur
individuel (le « Mac ») puis de petits objets
communicants et finalement cultes (les
téléphones et tablettes intelligents) a été
abondamment commentée, en revanche
très peu a été dit, donc a fortiori retenu,
de John McCarthy (lauréat du prix Turing
en 1971) et de Dennis Ritchie (idem en
1983), créateurs, entre autres, des langages
de programmation C (pour les systèmes
d’exploitation) et Lisp (pour la programmation
dite fonctionnelle)3. Ces deux langages
ont pourtant joué un rôle crucial dans le
développement de l’informatique actuelle,
en particulier dans celui des produits de la
marque à la pomme !
Le constat d’une distanciation progressive des
étudiants et des ingénieurs en informatique
par rapport à la maîtrise du fonctionnement
d’un ordinateur et, plus généralement, à
celle des architectures informatiques, invite
à rappeler une impérieuse nécessité pour ces
acteurs de l’innovation présents ou futurs :
celle de comprendre à la fois les paradigmes
de programmation (les grands principes
ou modèles de la discipline) et les pouvoirs
d’expression des langages utilisés, afin de
les renouveler. La mise sur le marché du
dernier langage foncièrement « novateur »,
Java, remonte à 1995 ; cette relative
ancienneté est un signe de qualité, mais la
croissance toujours plus forte des besoins en
informatique et l’impact du Web appellent à
élargir les capacités à concevoir de nouveaux
langages de programmation.
Pierre COINTE, Professeur à l’École des mines
de Nantes, directeur du Lina (Université de
Nantes/École des mines de Nantes/CNRS)
1. dans sa chanson Le grand chambardement
2. Structure et interprétation des programmes
informatiques, H. Abelson et G. Sussman
(Interéditions, 1989)
3. Encyclopédie de l’informatique et des systèmes d’information (Vuibert, 2006)
par les auteurs des brèves
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