La béquille patrimoniale

Jean-Louis Kerouanton , Université de Nantes, Maître de conférences associé à l’Institut de l’Homme et de la technologie (Polytech’) et chercheur au Centre François-Viète

La notion de patrimoine a lentement évolué depuis le XIXe siècle pour s’ouvrir largement à la fin du XXe, en particulier à l’univers du travail. Des patrimoines industriels se forment ainsi à partir de récits, de lieux ou d’outils de production. Une polémique récente à Nantes peut en illustrer les enjeux.

Autour d’un projet de création d’un ponton à vocation commerciale, le long d’un quai de la Loire, les associations nantaises de défense du patrimoine industriel ont revendiqué la nécessité de préserver l’intégrité du site des anciens chantiers navals. L’histoire de ces chantiers est celle d’une entreprise privée avec une forte implication de l’état, d’un savoir-faire de haute technicité ainsi que de faits immatériels : une lutte syndicale, une fierté ouvrière, chaque bateau étant souvent unique. Les besoins de conservation ou de renouveau se confrontent depuis la fermeture des chantiers, en 1987 : destructions, sauvegarde de bâtiments et de grues, manifestations culturelles, restauration de halles métalliques et de cales de construction, mise en valeur du site par de nouvelles « machines de l’île » qui font la part belle à l’imaginaire de Jules Verne, témoignages des « anciens » de la Navale qui entretiennent et font partager sur place, notamment avec une exposition permanente, leur « mémoire technique » des chantiers en exaltant également l’histoire de leurs conflits, de leur succès. Il s’agit de décider ce qui doit être conservé, quelle place donner à de nouvelles activités et qui peut intervenir légitimement sur ce territoire désormais public : la Ville, les ouvriers eux-mêmes, un opérateur tiers ? Faire de ce site co mplexe un « lieu de mémoire » tout en le transformant appelle des compromis qui risquent d’induire des représentations du passé tronquées ou caricaturales. Intégrer certains vestiges des chantiers au renouveau urbain peut toutefois permettre de maintenir l’attention à leur égard et aider ainsi la mémoire industrielle à perdurer. Il est possible que la métamorphose du site soit mieux acceptée par les anciens protagonistes s’ils y participent et si demeurent des traces significatives de leur vécu afin qu’ils ne se voient pas brutalement priver d’identité et de reconnaissance sociale et puissent se projeter dans l’avenir

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Vestiges utiles

Estelle Bertrand , Maître de conférences en histoire romaine, chercheur au Césam, Centre d’études des sociétés antiques et médiévales (Université du Maine)

Demandons à un Français dans la rue des noms de personnages évoquant le passé gaulois de la France ; il répondra probablement « Astérix » et « Vercingétorix ». L’histoire de ce dernier est pourtant floue, les témoignages de son vivant étant en bonne partie signés Jules César dont l’objectivité envers son ennemi gaulois est suspecte. Après avoir sombré dans l’oubli, Vercingétorix réapparaît au XIXe siècle en fier héros romantique de l’Histoire des Gaulois d’Amédée Thierry. Dans l’Histoire de France publiée par Henri Martin, sa stature et sa destinée dramatique rappellent celles des héros de Victor Hugo. Dès lors, la mode gauloise explose. Le passé lointain du sol national devient l’objet de maintes recherches. Napoléon III entreprend d’explorer les sites majeurs de la guerre des Gaules et fait ériger sur l’emblématique Alésia, en Côte d’Or, une statue colossale qui fixe les traits du valeureux chef gaulois dans l’imagerie collective. Humiliée par la perte de l’Alsace-Lorraine en 1871, la France se cherche des symboles propices à sa cohésion. Vercingétorix devient, au même titre que Jeanne d’Arc, ce héros de la résistance nationale dont Astérix héritera plus tard et duquel sera rapproché dans les médias un célèbre moustachu porte-parole d’agriculteurs hostiles aux OGM et à la mondialisation.

Cet exemple montre à quel point des sites archéologiques, dont la mémoire des événements s’est pourtant perdue dans la nuit des temps, peuvent servir la définition de l’image ou de l’identité d’une communauté, quitte à en forcer les traits et à en surestimer le caractère héréditaire. Le cas d’Allonnes, près du Mans, en livre une version plus locale et moins déformante. Dans les années 1960, l’urbanisation importante de cette commune, connue depuis le XIXe siècle pour son sol riche de nombreux vestiges antiques, a fait disparaître presque tous ces derniers. Depuis lors, certains nouveaux quartiers ont acquis une notoriété liée davantage à leurs difficultés sociales qu’à leur passé romain.

La reprise récente des fouilles d’un grand sanctuaire dédié au dieu Mars Mullo a toutefois contribué à raviver l’intérêt des habitants pour l’histoire antique de leur ville : une école de fouilles les fait participer aux recherches et le site est mis en valeur par des expositions et des visites guidées. Aujourd’hui, les vestiges antiques contribuent ainsi à la construction d’un autre présent pour les Allonnais

En complément...

• Ch. Goudineau, Le dossier Vercingétorix, (Actes Sud/Errance, Paris, 2001)

• M. Reddé, Alésia. L’archéologie face à l’imaginaire, (Errance, Paris, 2003)

• K. Gruel & V. Brouquier-Reddé (dir.), Le sanctuaire de Mars Mullo (Allonnes, Sarthe), Le Mans, 2003.

DOSSIER
Flous de mémoire

Histoire, identité et politique

Mémoires ethniques

Virginie Chaillou , doctorante en histoire contemporaine, attachée temporaire d’enseignement et de recherche à l’UFR d’histoire de l’Université de Nantes

Sur l’île de la Réunion se côtoient des peuples d’origines et de cultures diverses. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, après deux siècles d’esclavage, le système de l’engagisme, qui a consisté à recruter des travailleurs étrangers sous contrat avec des bas salaires pour remplacer la main-d’oeuvre servile, y a prolongé une forme d’exploitation de l’Homme par l’Homme.

Ce passé douloureux est présent comme une cicatrice dans la mémoire collective réunionnaise. Au travers de références plus ou moins explicites, il entretient certains cloisonnements sociaux et alimente des récits légendaires. Les générations actuelles évoquent par exemple le temps de l’engagisme en l’assimilant à celui de l’esclavage : il n’est pas rare d’entendre « Mon grand-père était esclave », alors que cet aïeul ne peut avoir vécu avant l’abolition de l’esclavage, en 1848. Les historiens se trouvent ainsi confrontés à des représentations sociales souvent enracinées dans des récits mythiques et qui seraient moins problématiques si elles étaient corroborées par des sources écrites. La collecte de témoignages transmis oralement d’une génération à l’autre pose des problèmes de fiabilité pour la reconstruction historique. Par rapport aux écrits, ils sont en effet davantage l’objet des aléas des mémoires individuelles et d’interprétations erronées qui les transforment (ce qu’on nomme parfois « l’effet téléphone arabe »). En outre, des distorsions peuvent être suscitées plus ou moins volontairement par des intérêts immédiats. Par exemple, certains descendants d’engagés indiens nommés Malbars affirment être issus de hautes castes, or on lit dans les archives que la très grande majorité des engagés indiens ont fui la pauvreté et la misère dans leur pays et que l’immigration par engagement concernait une majorité « d’intouchables » (des parias). Se réinventant un passé glorieux, la communauté indienne refuse d’être assimilée aux descendants d’engagés africains et tend ainsi à justifier une position sociale supérieure.

Il ne s’agit pas, pour autant, d’écarter les traditions orales de la quête d’exactitude historique. Moyennant des précautions méthodologiques, il convient de les utiliser tel un indice ou une piste de recherches.

En complément...

• Virgine Chaillou, De l’Inde à la Réunion, Histoire d’une transition, L’épreuve du lazaret, 1860-1882 (Océan Editions, Saint-André de la Réunion, 2002)

• Cheveau A., Tetart Ph., Question à l’histoire du temps présent (Complexe, Paris, 1992, p. 112)

Un passé nantais recomposé

Guy Saupin , Professeur à l’Université de Nantes

Ce qu’on tient pour la mémoire d’une cité est moins son histoire qu’un patrimoine reconstruit occasionnellement par des politiques publiques visant à valoriser (parfois à taire) certains épisodes en fonction d’une situation présente. L’historien a un rôle essentiel à jouer dans les célébrations mémorielles en leur apportant un examen critique. En voici trois exemples nantais.

En 1998 a été commémoré le quatrième centenaire de l’édit de Nantes, un texte visant alors à imposer une coexistence pacifique entre catholiques et protestants après 36 ans de guerre civile. Il n’a pas été inutile de rappeler, à l’occasion de cette célébration, que l’édit porte le nom « de Nantes » parce que Henri IV l’a signé dans la dernière ville à se rallier à son autorité, les Nantais s’étant montrés réticents à approuver la paix oecuménique en jeu. En effet, ce nom lui-même et la création, par la Ville, du Prix de l’édit de Nantes destiné à valoriser une action en faveur de la paix et de la défense des droits de l’Homme, peuvent laisser croire que la population nantaise hérite d’un esprit particulièrement tolérant, alors que la situation était inverse à la fin du XVIe siècle.

La traite négrière, autre fait notoire du passé nantais, est restée longtemps un sujet tabou avant le succès de l’exposition des Anneaux de la mémoire, en 1992, et l’ouverture d’un musée d’histoire au château des ducs de Bretagne, en 2007. Toutefois, la rencontre entre le travail historique et les démarches mémorielles engendre encore des incompréhensions, comme l’a montré la volonté d’un collectif d’outre-mer d’intenter un procès à l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, spécialiste de cette question, parce qu’il avait refusé d’utiliser le mot génocide pour qualifier le commerce d’êtres humains.

Dans le discours qui soutient la grande opération urbanistique actuellement menée sur l’île de Nantes, la relation de la cité à la Loire et à l’océan Atlantique est souvent utilisée comme argument de continuité dans un dynamisme appuyé sur l’ouverture de la ville à l’international. Afin de garantir l’efficacité de cette justification patrimoniale, on attend de l’historien qu’il retrace les faits et les impacts d’une telle orientation constante vers la mer. Or, en l’occurrence, celui-ci apporte quelques nuances. Par exemple, alors que les grands acteurs du commerce maritime et colonial des XVIIe et XVIIIe siècles ont en effet joué un rôle majeur dans le développement et la modernisation de Nantes, il apparaît que leurs héritiers du XIXe ont été assez peu enclins à l’industrialisation et trop attachés à la perpétuation d’un modèle révolu.

©RMN /Agence Bulloz

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