La notion de patrimoine a lentement évolué depuis le XIXe siècle
pour s’ouvrir largement à la fin du XXe, en particulier à l’univers
du travail. Des patrimoines industriels se forment ainsi à partir de récits,
de lieux ou d’outils de production. Une polémique récente à Nantes peut
en illustrer les enjeux.
Autour d’un projet de création d’un ponton à vocation commerciale, le long d’un quai de la Loire, les associations nantaises de défense du patrimoine industriel ont revendiqué la nécessité de préserver l’intégrité du site des anciens chantiers navals. L’histoire de ces chantiers est celle d’une entreprise privée avec une forte implication de l’état, d’un savoir-faire de haute technicité ainsi que de faits immatériels : une lutte syndicale, une fierté ouvrière, chaque bateau étant souvent unique. Les besoins de conservation ou de renouveau se confrontent depuis la fermeture des chantiers, en 1987 : destructions, sauvegarde de bâtiments et de grues, manifestations culturelles, restauration de halles métalliques et de cales de construction, mise en valeur du site par de nouvelles « machines de l’île » qui font la part belle à l’imaginaire de Jules Verne, témoignages des « anciens » de la Navale qui entretiennent et font partager sur place, notamment avec une exposition permanente, leur « mémoire technique » des chantiers en exaltant également l’histoire de leurs conflits, de leur succès. Il s’agit de décider ce qui doit être conservé, quelle place donner à de nouvelles activités et qui peut intervenir légitimement sur ce territoire désormais public : la Ville, les ouvriers eux-mêmes, un opérateur tiers ? Faire de ce site co mplexe un « lieu de mémoire » tout en le transformant appelle des compromis qui risquent d’induire des représentations du passé tronquées ou caricaturales. Intégrer certains vestiges des chantiers au renouveau urbain peut toutefois permettre de maintenir l’attention à leur égard et aider ainsi la mémoire industrielle à perdurer. Il est possible que la métamorphose du site soit mieux acceptée par les anciens protagonistes s’ils y participent et si demeurent des traces significatives de leur vécu afin qu’ils ne se voient pas brutalement priver d’identité et de reconnaissance sociale et puissent se projeter dans l’avenir
Demandons à un Français dans la rue
des noms de personnages évoquant
le passé gaulois de la France ; il répondra
probablement « Astérix » et « Vercingétorix ».
L’histoire de ce dernier est pourtant floue, les
témoignages de son vivant étant en bonne
partie signés Jules César dont l’objectivité
envers son ennemi gaulois est suspecte.
Après avoir sombré dans l’oubli, Vercingétorix
réapparaît au XIXe siècle en fier héros
romantique de l’Histoire des Gaulois
d’Amédée Thierry. Dans l’Histoire de France
publiée par Henri Martin, sa stature et sa
destinée dramatique rappellent celles des
héros de Victor Hugo. Dès lors, la mode
gauloise explose. Le passé lointain du sol
national devient l’objet de maintes recherches.
Napoléon III entreprend d’explorer les sites
majeurs de la guerre des Gaules et fait ériger
sur l’emblématique Alésia, en Côte d’Or, une
statue colossale qui fixe les traits du valeureux
chef gaulois dans l’imagerie collective.
Humiliée par la perte de l’Alsace-Lorraine
en 1871, la France se cherche des symboles
propices à sa cohésion. Vercingétorix devient,
au même titre que Jeanne d’Arc, ce héros de
la résistance nationale dont Astérix héritera
plus tard et duquel sera rapproché dans les
médias un célèbre moustachu porte-parole
d’agriculteurs hostiles aux OGM et à la
mondialisation.
Cet exemple montre à quel point des
sites archéologiques, dont la mémoire des
événements s’est pourtant perdue dans la
nuit des temps, peuvent servir la définition de
l’image ou de l’identité d’une communauté,
quitte à en forcer les traits et à en surestimer
le caractère héréditaire.
Le cas d’Allonnes, près du Mans, en livre une
version plus locale et moins déformante. Dans
les années 1960, l’urbanisation importante
de cette commune, connue depuis le XIXe
siècle pour son sol riche de nombreux vestiges
antiques, a fait disparaître presque tous
ces derniers. Depuis lors, certains nouveaux
quartiers ont acquis une notoriété liée
davantage à leurs difficultés sociales qu’à leur
passé romain.
La reprise récente des fouilles d’un grand sanctuaire dédié au dieu Mars Mullo a toutefois contribué à raviver l’intérêt des habitants pour l’histoire antique de leur ville : une école de fouilles les fait participer aux recherches et le site est mis en valeur par des expositions et des visites guidées. Aujourd’hui, les vestiges antiques contribuent ainsi à la construction d’un autre présent pour les Allonnais
• Ch. Goudineau, Le dossier Vercingétorix, (Actes Sud/Errance, Paris, 2001)
• M. Reddé, Alésia. L’archéologie face à l’imaginaire, (Errance, Paris, 2003)
• K. Gruel & V. Brouquier-Reddé (dir.), Le sanctuaire de Mars Mullo (Allonnes, Sarthe), Le Mans, 2003.
Sur l’île de la Réunion se côtoient des peuples d’origines et de
cultures diverses. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, après
deux siècles d’esclavage, le système de l’engagisme, qui a consisté à
recruter des travailleurs étrangers sous contrat avec des bas salaires
pour remplacer la main-d’oeuvre servile, y a prolongé une forme
d’exploitation de l’Homme par l’Homme.
Ce passé douloureux est présent comme une cicatrice dans la mémoire
collective réunionnaise. Au travers de références plus ou moins
explicites, il entretient certains cloisonnements sociaux et alimente des
récits légendaires. Les générations actuelles évoquent par exemple le
temps de l’engagisme en l’assimilant à celui de l’esclavage : il n’est
pas rare d’entendre « Mon grand-père était esclave », alors que cet
aïeul ne peut avoir vécu avant l’abolition de l’esclavage, en 1848. Les
historiens se trouvent ainsi confrontés à des représentations sociales
souvent enracinées dans des récits mythiques et qui seraient moins
problématiques si elles étaient corroborées par des sources écrites.
La collecte de témoignages transmis oralement d’une génération
à l’autre pose des problèmes de fiabilité pour la reconstruction
historique. Par rapport aux écrits, ils sont en effet davantage l’objet
des aléas des mémoires individuelles et d’interprétations erronées
qui les transforment (ce qu’on nomme parfois « l’effet téléphone
arabe »). En outre, des distorsions peuvent être suscitées plus ou
moins volontairement par des intérêts immédiats. Par exemple,
certains descendants d’engagés indiens nommés Malbars affirment
être issus de hautes castes, or on lit dans les archives que la très
grande majorité des engagés indiens ont fui la pauvreté et la misère
dans leur pays et que l’immigration par engagement concernait
une majorité « d’intouchables » (des parias). Se réinventant un
passé glorieux, la communauté indienne refuse d’être assimilée aux
descendants d’engagés africains et tend ainsi à justifier une position
sociale supérieure.
Il ne s’agit pas, pour autant, d’écarter les traditions orales de la quête d’exactitude historique. Moyennant des précautions méthodologiques, il convient de les utiliser tel un indice ou une piste de recherches.
• Virgine Chaillou, De l’Inde à la Réunion, Histoire d’une transition, L’épreuve du lazaret, 1860-1882 (Océan Editions, Saint-André de la Réunion, 2002)
• Cheveau A., Tetart Ph., Question à l’histoire du temps présent (Complexe, Paris, 1992, p. 112)
Ce qu’on tient pour la mémoire d’une cité est
moins son histoire qu’un patrimoine reconstruit
occasionnellement par des politiques publiques
visant à valoriser (parfois à taire) certains épisodes
en fonction d’une situation présente. L’historien a un
rôle essentiel à jouer dans les célébrations mémorielles
en leur apportant un examen critique. En voici trois
exemples nantais.
En 1998 a été commémoré le quatrième centenaire de
l’édit de Nantes, un texte visant alors à imposer une
coexistence pacifique entre catholiques et protestants
après 36 ans de guerre civile. Il n’a pas été inutile de
rappeler, à l’occasion de cette célébration, que l’édit
porte le nom « de Nantes » parce que Henri IV l’a signé
dans la dernière ville à se rallier à son autorité, les
Nantais s’étant montrés réticents à approuver la paix
oecuménique en jeu. En effet, ce nom lui-même et la
création, par la Ville, du Prix de l’édit de Nantes destiné à
valoriser une action en faveur de la paix et de la défense des
droits de l’Homme, peuvent laisser croire que la population
nantaise hérite d’un esprit particulièrement tolérant, alors que
la situation était inverse à la fin du XVIe siècle.
La traite négrière, autre fait notoire du passé nantais, est restée longtemps
un sujet tabou avant le succès de l’exposition des Anneaux de la
mémoire, en 1992, et l’ouverture d’un musée d’histoire au château
des ducs de Bretagne, en 2007. Toutefois, la rencontre entre le travail
historique et les démarches mémorielles
engendre encore des incompréhensions,
comme l’a montré la volonté d’un
collectif d’outre-mer d’intenter un procès
à l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau,
spécialiste de cette question, parce qu’il
avait refusé d’utiliser le mot génocide pour
qualifier le commerce d’êtres humains.
Dans le discours qui soutient la grande opération urbanistique actuellement menée sur l’île de Nantes, la relation de la cité à la Loire et à l’océan Atlantique est souvent utilisée comme argument de continuité dans un dynamisme appuyé sur l’ouverture de la ville à l’international. Afin de garantir l’efficacité de cette justification patrimoniale, on attend de l’historien qu’il retrace les faits et les impacts d’une telle orientation constante vers la mer. Or, en l’occurrence, celui-ci apporte quelques nuances. Par exemple, alors que les grands acteurs du commerce maritime et colonial des XVIIe et XVIIIe siècles ont en effet joué un rôle majeur dans le développement et la modernisation de Nantes, il apparaît que leurs héritiers du XIXe ont été assez peu enclins à l’industrialisation et trop attachés à la perpétuation d’un modèle révolu.
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