Les faux souvenirs sont soit des souvenirs qui présentent des
distorsions par rapport à l’expérience réelle, soit des souvenirs
d’événements qui ne sont jamais advenus. Il ne s’agit pas de
mensonges mais bien de souvenirs fondés sur des reconstructions
souvent riches de détails contribuant au sentiment de réalité
d’événements pourtant non vécus.
Les recherches entreprises en ce domaine utilisent diverses
techniques expérimentales, comme le DRM (pour Deese, Roediger
et McDermott, les noms de ses concepteurs) ou la désinformation,
qui ont pour objectif de déterminer les conditions propices aux
faux souvenirs, ce qui peut aider à les réduire ou à les empêcher.
Une expérience DRM consiste à montrer à un sujet une liste
de mots d’un champ sémantique particulier (par exemple clé,
fenêtre, serrure, maison, poignée, etc.) et à lui en demander
ensuite un rappel. On constate que beaucoup de sujets rappellent
correctement des mots de la liste mais également des mots qui
n’ont pas été présentés (comme porte, qui appartient au même
champ sémantique). C’est le même processus qui nous conduit
à penser qu’un médecin s’est rendu coupable d’une faute
professionnelle lorsqu’on lit dans le journal « L’avocat poursuit le
médecin en justice ! », alors que la raison peut en être toute autre.
Une explication à ce phénomène est que notre mémoire semble
stocker de manière indifférenciée une information effectivement
perçue et les inférences (les déductions, en quelque sorte) parfois
erronées que cette information est susceptible de produire.
La désinformation, quant à elle, consiste à présenter une
information erronée, dite trompeuse, à propos d’un événement
précédemment vécu. Par exemple, un sujet a été témoin d’une
scène où quelqu’un donne un chapeau bleu à une petite fille. Après
un certain délai, on lui demande : « Qui a donné le chapeau vert ? ».
Les sujets reconnaissent majoritairement l’information trompeuse
(la couleur verte du chapeau) comme étant conforme à ce dont ils
ont été témoins !
Ces recherches, actuellement menées au LabéCD auprès d’adultes et d’enfants, ont un enjeu social important : elles visent à éclairer les conditions dans lesquelles les témoignages en justice risquent de s’écarter significativement de la réalité des faits. Certaines formulations suggestives de questions posées lors d’un interrogatoire ou une pression sociale (le fait, par exemple, d’avoir affaire à une figure d’autorité comme un juge ou un policier) peuvent en effet conduire à augmenter fortement la proportion de faux souvenirs, en particulier chez les enfants. Par ailleurs, contrairement à ce que prédisaient les modèles classiques dits d’interaction cognition-émotion, nous avons montré avec le DRM que les faux souvenirs n’augmentent pas avec la valence émotionnelle (la connotation négative ou positive de l’émotion) mais avec l’arousal, c’est-à-dire le niveau d’excitation que l’émotion provoque. Ainsi, plus les événements au sujet desquels nous pouvons être amenés à témoigner ont un impact émotionnel fort (agressions, vols, accidents...), plus le risque de faux souvenirs est grand.
Proportions de faux souvenirs observés lors d’une étude expérimentale en fonction de la connotation (valence) et de l’intensité (arousal) estimées des émotions. (source : LabéCD, Université de Nantes)Divers registres mnésiques
« Je perds la mémoire » ; « Il a une mémoire d’éléphant ». Ces petites phrases souvent
prononcées reflètent notre vision unitaire
de ce que nous appelons mémoire, alors
qu’en fait l’étude des processus de pensée
permet de différencier nettement plusieurs
registres mnésiques.
Il est d’abord nécessaire de distinguer
mémoire à long terme (MLT) et mémoire à
court terme (MCT). La MCT est caractérisée
par un stockage bref (de l’ordre de 30
secondes) et de faible capacité (7 éléments
mémorisés, plus ou moins 2). Nous l’utilisons
par exemple pour conserver à l’esprit un
numéro de téléphone le temps de le composer.
Dans la MLT, en revanche, sont stockées de
manière plus ou moins efficace toutes nos
connaissances et aucune recherche n’a pu
jusqu’à présent en délimiter ni la capacité ni
la durée de vie.
On différencie classiquement plusieurs
mémoires au sein de la MLT. La mémoire
dite sémantique concerne les connaissances
des objets qui nous entourent (ce qu’est une
table) et des situations sociales que nous
devons gérer (ce qu’on fait au restaurant).
La mémoire épisodique stocke des événements
datés, localisés et vécus personnellement
(ce qu’on a fait le week-end dernier).
Les mémoires sémantique et épisodique portent
sur des connaissances dites déclaratives.
Elles se distinguent des connaissances
procédurales, liées à des actions, des savoirfaire,
comme réaliser une recette de cuisine.
Un dictionnaire de représentations
Nous sommes ainsi capables de gérer une
multitude d’informations très rapidement,
à chaque instant, souvent inconsciemment
et sans effort. Comment cela est-il possible ?
Le maître-mot est organisation. La bonne
compréhension des phénomènes mnésiques
nécessite celle de la structuration du
« dictionnaire mental » correspondant à
cette organisation et qui demeure un objet
de recherche central en psychologie.
La grande majorité des modèles théoriques
propose que nos connaissances soient
stockées sous forme de représentations
mentales structurées en un réseau reliant les
concepts entre eux. Par exemple, le fait de
voir une table ou le mot table va activer en mémoire sémantique
le concept correspondant et cette activation va se propager vers les
concepts voisins dans le réseau, comme chaise, manger, cuisine, pingpong,
etc. De cet ensemble d’activations émerge la signification de ce
qui est perçu, mais cette signification est susceptible de varier.
Ce dernier point est très important : notre mémoire n’est pas
un simple entrepôt d’informations stockées uniformément et
de manière statique, dans lequel nous puiserions des éléments ;
elle est changeante et ses modifications s’effectuent en grande
partie indépendamment de toute opération consciente ou volontaire ;
notre réseau de représentations est sans cesse modifié par de
nouvelles expériences ou par le vieillissement.
L’influence du contexte émotionnel
Outre cette variabilité propre à notre cerveau, de multiples facteurs externes sont susceptibles d’influer à tout moment sur nos performances mnésiques. Ainsi en est-il du contexte dans lequel l’information est encodée ou restituée, en particulier celui de nos attentes ou de nos émotions. Un état émotionnel positif (joie, sérénité) ou négatif (tristesse, peur, colère) a en effet un impact sur les souvenirs, au point que ces derniers deviennent parfois contraires à la réalité des faits (voir l’encart ci-dessous). Les recherches réalisées dans notre laboratoire montrent par exemple que lorsqu’on demande à un sujet de mémoriser puis de rappeler des mots ou des images qui provoquent chez lui une émotion positive, il restitue des informations nombreuses et diverses ; à l’inverse, l’induction de la tristesse ou un état dépressif réduit parfois de manière importante les capacités mnésiques •
• Psychologie de la mémoire, Alain Lieury (Dunod, 2005)
• La mémoire, Serge Nicolas (Dunod, 2002)
• Capacité de gérontologie : Vieillissement des fonctions cognitives
Comment se construisent les connaissances chez l’enfant ?
Apprendre par coeur est-il un gage de réussite scolaire ? Faut-il
être motivé pour bien mémoriser ? La psychologie expérimentale
répond à de telles questions en montrant que les déficiences
mnésiques ne sont pas uniquement dues à des états mentaux
occasionnellement perturbés (stress, émotion, maladie...).
La mémoire évolue beaucoup au cours de l’enfance. Il est
notamment impossible de se souvenir de sa vie de bébé. Pourtant,
de nombreuses connaissances sont acquises lors de cette période.
Un bébé se souvient pendant plusieurs mois d’une musique
entendue dès la 22e semaine de sa vie foetale ; s’il a fait l’expérience
amusante d’actionner un mobile au-dessus de son berceau, il s’en
souvient pendant 24 heures à l’âge de 2 mois et pendant 15 jours
à 6 mois lorsqu’il se trouve de nouveau en présence du mobile,
pourvu qu’on n’ait pas modifié ce dernier.
Cette amnésie infantile provient de l’absence de verbalisation chez
le bébé et de l’immaturité de ses lobes frontaux : la mémorisation
de ses expériences n’est pas compatible avec les façons dont il
encodera et récupèrera les informations une fois plus mature.
Par ailleurs, les capacités mnésiques des enfants augmentent
avec l’âge. En effet, plus on apprend, plus on retient, car il est
plus facile de mémoriser en s’appuyant sur ce qui est connu et
familier (par exemple, connaître l’alphabet latin aide à retenir
l’alphabet grec). De plus, certains traitements cognitifs, d’abord
laborieux, s’automatisent ensuite pour laisser plus de place à
la mémorisation : une fois l’étape du déchiffrage franchie dans
l’apprentissage de la lecture, on peut retenir davantage de texte.
Maints échecs de rappel proviennent d’un manque de stratégie
consistant à mettre en relation différentes connaissances pour
acquérir une information et la récupérer au moment voulu.
Pour bien apprendre, il vaut mieux chercher à comprendre
(associer, intégrer à d’autres concepts) qu’à apprendre par coeur,
machinalement.
Les stratégies efficaces sont néanmoins coûteuses pour les enfants
jeunes ou novices ; ils n’en tirent guère de bénéfice immédiat ;
ils se découragent rapidement, avec un sentiment d’impuissance :
« Je l’avais appris et j’me souviens plus ! » Pourquoi faire l’effort
d’apprendre si on oublie ? Aux adultes de soutenir l’enfant en
l’aidant à prendre conscience du lien entre sa performance
et sa stratégie et en lui proposant des améliorations : répéter
mentalement un numéro de téléphone avant de le noter ; organiser
ou catégoriser les mots d’une liste (animaux de la ferme, animaux
sauvages, etc) ; élaborer une image ou une histoire à partir des
éléments à mémoriser ; utiliser des astuces verbales, prendre
des notes, surligner, etc.
Mais la mémoire a des limites et la surcharge peut nuire au bon apprentissage !
• Agnès Florin, Introduction à la psychologie du développement. (Dunod, Les topos, Paris, 2003)
• Alain Lieury,. Mémoire et réussite scolaire. (Dunod, Paris, 2004).
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