Gare aux faux souvenirs !

Nadège Verrier et Yves Corson, LabéCD (Université de Nantes)

Les faux souvenirs sont soit des souvenirs qui présentent des distorsions par rapport à l’expérience réelle, soit des souvenirs d’événements qui ne sont jamais advenus. Il ne s’agit pas de mensonges mais bien de souvenirs fondés sur des reconstructions souvent riches de détails contribuant au sentiment de réalité d’événements pourtant non vécus.

Les recherches entreprises en ce domaine utilisent diverses techniques expérimentales, comme le DRM (pour Deese, Roediger et McDermott, les noms de ses concepteurs) ou la désinformation, qui ont pour objectif de déterminer les conditions propices aux faux souvenirs, ce qui peut aider à les réduire ou à les empêcher. Une expérience DRM consiste à montrer à un sujet une liste de mots d’un champ sémantique particulier (par exemple clé, fenêtre, serrure, maison, poignée, etc.) et à lui en demander ensuite un rappel. On constate que beaucoup de sujets rappellent correctement des mots de la liste mais également des mots qui n’ont pas été présentés (comme porte, qui appartient au même champ sémantique). C’est le même processus qui nous conduit à penser qu’un médecin s’est rendu coupable d’une faute professionnelle lorsqu’on lit dans le journal « L’avocat poursuit le médecin en justice ! », alors que la raison peut en être toute autre. Une explication à ce phénomène est que notre mémoire semble stocker de manière indifférenciée une information effectivement perçue et les inférences (les déductions, en quelque sorte) parfois erronées que cette information est susceptible de produire. La désinformation, quant à elle, consiste à présenter une information erronée, dite trompeuse, à propos d’un événement précédemment vécu. Par exemple, un sujet a été témoin d’une scène où quelqu’un donne un chapeau bleu à une petite fille. Après un certain délai, on lui demande : « Qui a donné le chapeau vert ? ». Les sujets reconnaissent majoritairement l’information trompeuse (la couleur verte du chapeau) comme étant conforme à ce dont ils ont été témoins !

Ces recherches, actuellement menées au LabéCD auprès d’adultes et d’enfants, ont un enjeu social important : elles visent à éclairer les conditions dans lesquelles les témoignages en justice risquent de s’écarter significativement de la réalité des faits. Certaines formulations suggestives de questions posées lors d’un interrogatoire ou une pression sociale (le fait, par exemple, d’avoir affaire à une figure d’autorité comme un juge ou un policier) peuvent en effet conduire à augmenter fortement la proportion de faux souvenirs, en particulier chez les enfants. Par ailleurs, contrairement à ce que prédisaient les modèles classiques dits d’interaction cognition-émotion, nous avons montré avec le DRM que les faux souvenirs n’augmentent pas avec la valence émotionnelle (la connotation négative ou positive de l’émotion) mais avec l’arousal, c’est-à-dire le niveau d’excitation que l’émotion provoque. Ainsi, plus les événements au sujet desquels nous pouvons être amenés à témoigner ont un impact émotionnel fort (agressions, vols, accidents...), plus le risque de faux souvenirs est grand.

Proportions de faux souvenirs observés lors d’une étude expérimentale en fonction de la connotation (valence) et de l’intensité (arousal) estimées des émotions. (source : LabéCD, Université de Nantes)
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DOSSIER
Flous de mémoire

Psychologie

La mémoire dans tous ses états

La mémoire individuelle est multiple et changeante. L’influence des émotions est un axe de recherche fructueux pour mieux en comprendre le fonctionnement et prévenir certaines erreurs de rappel.
par Yves Corson, Professeur, directeur du LabéCD, Laboratoire de psychologie « éducation, cognition, développement » (Université de Nantes). www.lettres.univ-nantes.fr/labecd

Divers registres mnésiques

« Je perds la mémoire » ; « Il a une mémoire d’éléphant ». Ces petites phrases souvent prononcées reflètent notre vision unitaire de ce que nous appelons mémoire, alors qu’en fait l’étude des processus de pensée permet de différencier nettement plusieurs registres mnésiques. Il est d’abord nécessaire de distinguer mémoire à long terme (MLT) et mémoire à court terme (MCT). La MCT est caractérisée par un stockage bref (de l’ordre de 30 secondes) et de faible capacité (7 éléments mémorisés, plus ou moins 2). Nous l’utilisons par exemple pour conserver à l’esprit un numéro de téléphone le temps de le composer. Dans la MLT, en revanche, sont stockées de manière plus ou moins efficace toutes nos connaissances et aucune recherche n’a pu jusqu’à présent en délimiter ni la capacité ni la durée de vie.

On différencie classiquement plusieurs mémoires au sein de la MLT. La mémoire dite sémantique concerne les connaissances des objets qui nous entourent (ce qu’est une table) et des situations sociales que nous devons gérer (ce qu’on fait au restaurant). La mémoire épisodique stocke des événements datés, localisés et vécus personnellement (ce qu’on a fait le week-end dernier). Les mémoires sémantique et épisodique portent sur des connaissances dites déclaratives. Elles se distinguent des connaissances procédurales, liées à des actions, des savoirfaire, comme réaliser une recette de cuisine.

Un dictionnaire de représentations

Nous sommes ainsi capables de gérer une multitude d’informations très rapidement, à chaque instant, souvent inconsciemment et sans effort. Comment cela est-il possible ? Le maître-mot est organisation. La bonne compréhension des phénomènes mnésiques nécessite celle de la structuration du « dictionnaire mental » correspondant à cette organisation et qui demeure un objet de recherche central en psychologie.

La grande majorité des modèles théoriques propose que nos connaissances soient stockées sous forme de représentations mentales structurées en un réseau reliant les concepts entre eux. Par exemple, le fait de voir une table ou le mot table va activer en mémoire sémantique le concept correspondant et cette activation va se propager vers les concepts voisins dans le réseau, comme chaise, manger, cuisine, pingpong, etc. De cet ensemble d’activations émerge la signification de ce qui est perçu, mais cette signification est susceptible de varier. Ce dernier point est très important : notre mémoire n’est pas un simple entrepôt d’informations stockées uniformément et de manière statique, dans lequel nous puiserions des éléments ; elle est changeante et ses modifications s’effectuent en grande partie indépendamment de toute opération consciente ou volontaire ; notre réseau de représentations est sans cesse modifié par de nouvelles expériences ou par le vieillissement.

L’influence du contexte émotionnel

Outre cette variabilité propre à notre cerveau, de multiples facteurs externes sont susceptibles d’influer à tout moment sur nos performances mnésiques. Ainsi en est-il du contexte dans lequel l’information est encodée ou restituée, en particulier celui de nos attentes ou de nos émotions. Un état émotionnel positif (joie, sérénité) ou négatif (tristesse, peur, colère) a en effet un impact sur les souvenirs, au point que ces derniers deviennent parfois contraires à la réalité des faits (voir l’encart ci-dessous). Les recherches réalisées dans notre laboratoire montrent par exemple que lorsqu’on demande à un sujet de mémoriser puis de rappeler des mots ou des images qui provoquent chez lui une émotion positive, il restitue des informations nombreuses et diverses ; à l’inverse, l’induction de la tristesse ou un état dépressif réduit parfois de manière importante les capacités mnésiques •

Structure des principaux registres mnésiques
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• Psychologie de la mémoire, Alain Lieury (Dunod, 2005)

• La mémoire, Serge Nicolas (Dunod, 2002)

Capacité de gérontologie : Vieillissement des fonctions cognitives

La forge des savoirs

Agnès Florin , Professeur, chercheur au LabéCD (Université de Nantes)

Comment se construisent les connaissances chez l’enfant ? Apprendre par coeur est-il un gage de réussite scolaire ? Faut-il être motivé pour bien mémoriser ? La psychologie expérimentale répond à de telles questions en montrant que les déficiences mnésiques ne sont pas uniquement dues à des états mentaux occasionnellement perturbés (stress, émotion, maladie...). La mémoire évolue beaucoup au cours de l’enfance. Il est notamment impossible de se souvenir de sa vie de bébé. Pourtant, de nombreuses connaissances sont acquises lors de cette période. Un bébé se souvient pendant plusieurs mois d’une musique entendue dès la 22e semaine de sa vie foetale ; s’il a fait l’expérience amusante d’actionner un mobile au-dessus de son berceau, il s’en souvient pendant 24 heures à l’âge de 2 mois et pendant 15 jours à 6 mois lorsqu’il se trouve de nouveau en présence du mobile, pourvu qu’on n’ait pas modifié ce dernier.

Cette amnésie infantile provient de l’absence de verbalisation chez le bébé et de l’immaturité de ses lobes frontaux : la mémorisation de ses expériences n’est pas compatible avec les façons dont il encodera et récupèrera les informations une fois plus mature. Par ailleurs, les capacités mnésiques des enfants augmentent avec l’âge. En effet, plus on apprend, plus on retient, car il est plus facile de mémoriser en s’appuyant sur ce qui est connu et familier (par exemple, connaître l’alphabet latin aide à retenir l’alphabet grec). De plus, certains traitements cognitifs, d’abord laborieux, s’automatisent ensuite pour laisser plus de place à la mémorisation : une fois l’étape du déchiffrage franchie dans l’apprentissage de la lecture, on peut retenir davantage de texte. Maints échecs de rappel proviennent d’un manque de stratégie consistant à mettre en relation différentes connaissances pour acquérir une information et la récupérer au moment voulu. Pour bien apprendre, il vaut mieux chercher à comprendre (associer, intégrer à d’autres concepts) qu’à apprendre par coeur, machinalement.

Les stratégies efficaces sont néanmoins coûteuses pour les enfants jeunes ou novices ; ils n’en tirent guère de bénéfice immédiat ; ils se découragent rapidement, avec un sentiment d’impuissance : « Je l’avais appris et j’me souviens plus ! » Pourquoi faire l’effort d’apprendre si on oublie ? Aux adultes de soutenir l’enfant en l’aidant à prendre conscience du lien entre sa performance et sa stratégie et en lui proposant des améliorations : répéter mentalement un numéro de téléphone avant de le noter ; organiser ou catégoriser les mots d’une liste (animaux de la ferme, animaux sauvages, etc) ; élaborer une image ou une histoire à partir des éléments à mémoriser ; utiliser des astuces verbales, prendre des notes, surligner, etc.

Mais la mémoire a des limites et la surcharge peut nuire au bon apprentissage !

En complément...

• Agnès Florin, Introduction à la psychologie du développement. (Dunod, Les topos, Paris, 2003)

• Alain Lieury,. Mémoire et réussite scolaire. (Dunod, Paris, 2004).

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